DÉVOILEMENT DE DIEU ET RENOUVELLEMENT DE L'HOMME

Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Présentation du Seigneur - année B (31 janvier 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Montée au temple

Quand les hébreux traversaient le désert après la sortie d'Égypte, en quête de la terre promise, ils étaient guidés par une colonne de nuée, nuée obscure le jour et luminescente la nuit. Et à chaque arrêt du peuple dans le désert, la nuée venait se reposer sur la tente où Moïse avait déposé l'arche de d'Alliance de Dieu avec les hommes. Quand Salomon fit la dédicace du Temple de Jérusalem en y transportant cette même arche d'Alliance, il nous est dit dans le livre des Rois, que la nuée du Seigneur remplit le Temple de sa gloire et que la nuée était si épaisse que les prêtres ne purent continuer à officier dans le Temple. Cette nuée obscure et lumineuse à la fois est le signe à travers tout l'Ancien Testament, de la présence de Dieu, présence à la fois manifestée et cachée comme une nuée, un nuage à travers lequel on pressent la présence du soleil, mais comme voilée et affaiblie, ou encore comme un jour de brouillard, où les choses et les êtres se fondent se devinent seulement comme à tâtons et où les sons eux-mêmes sont étouffés. Telle est bien la présence de Dieu qui se révèle à travers tout l'Ancien Testament, Dieu infiniment proche qui marche pas à pas avec son peuple, qui parle à Abraham ou à Moïse comme un ami parle avec son ami, et en même temps, présence secrète, présence voilée, car le mystère de Dieu demeure infini, dépassant de toutes parts ce qui en est pressenti, et ce que Dieu révèle de Lui-même renvoie toujours plus loin. C'est la promesse faite à Abraham qui projette son désir de Dieu dans l'avenir. C'est Moïse que Dieu cache dans la fente du rocher, car on ne peut voir Dieu sans mourir. Ainsi pendant tout l'Ancien Testament, Dieu est présent à la manière de cette nuée qui remplit tout le Temple de Jérusalem, donnant à comprendre qu'Il est infiniment plus lumineux, plus vaste et plus profond que ce que les hommes devinent de Lui.

Et voici qu'en ce jour de la présentation du Christ au Temple de Jérusalem, la nuée se déchire, le brouillard se dissipe, la gloire de Dieu apparaît de façon visible. En ce jour, c'est comme lorsque le brouillard se lève et que le paysage apparaît, que les choses et les êtres qu'on devinait seulement à tâtons, sont enfin visibles à l'œil nu. C'est comme lorsque les nuages s'écartent pour laisser apparaître le soleil et filtrer ses rayons, c'est très précisément cette lumière éblouissante qui tout à coup perce les nuages, qu'on appelle gloire. Dans ce Temple qui était habité par la nuée de Dieu, voici que Dieu Lui-même en personne fait son entrée : Dieu en chair et en os, Dieu qui se rend visible en ce petit enfant. Dieu vient prendre possession de son Temple. Il entre dans sa demeure, Il vient à découvert habiter parmi les hommes, Emmanuel Dieu avec nous. Tel est le premier aspect de ce mystère de la présentation du Christ au Temple : le dévoilement de Dieu aux yeux des hommes.

Et le vieillard Siméon, cet homme avancé en âge que l'Esprit Saint conduit dans le Temple à la rencontre de son Dieu qui vient, est comme le résumé de cette Ancienne Alliance qui depuis de longs siècles avait attendu dans l'espérance, dans la certitude de l'Esprit Saint, la venue de son Dieu. Et Siméon reconnaît cette présence nouvelle, la présence sans voile de Dieu parmi les hommes, et recevant l'Enfant dans ses bras, il se met à chanter ce cantique d'action de grâces à la lumière enfin dévoilée, à la gloire qui a déchiré les nuées, car dit-il : "Mes yeux ont vu ton Salut, ils ont vu le Christ du Seigneur". Comme le dit saint Jean au début de son évangile : "Dieu personne ne l'a jamais vu". Dieu par nature est invisible aux yeux des hommes, car sa présence est d'un autre ordre et dépasse infiniment les capacités de notre vision corporelle. Mais ce Dieu que personne n'a jamais vu, son Fils unique qui repose dans le sein du Père, Lui, nous l'a fait connaître, nous l'a dévoilé et manifesté. Et saint Jean continue : "Nous l'avons vu de nos yeux, nous l'avons touché de nos mains, nous l'avons contemplé, nos oreilles l'ont entendu". Voilà la raison de l'exultation de Siméon qui prenant l'Enfant dans ses bras danse de joie dans le Temple, comme toute cette humanité dans l'attente qui enfin, voit son désir comblé dans l'accomplissement de cette Alliance ancienne.

Mais en même temps que la présentation de Jésus au Temple, qui est ainsi comme l'aboutissement et l'achèvement de cette longue attente, de cette promesse faite dès l'origine de l'humanité et sans cesse renouvelée, en même temps, la présentation de Jésus au Temple est un commencement, l'aurore d'une nouveauté absolue. En effet, selon la Loi de Moïse, toute famille devait offrir à Dieu son premier-né, l'offrir pour d'abord manifester que tout appartenait à Dieu, que tout est don de Dieu et que toute richesse que nous avons entre les mains doit d'abord être consacrée à Dieu avant que nous puissions nous en réjouir et nous en servir à notre usage. Tout appartient à Dieu, c'est pourquoi les prémices de toutes choses sont offertes et présentées à Dieu. Tel est le geste que Marie et Joseph accomplissent en apportant au Temple leur Enfant premier-né, qui est aussi le Fils unique et éternel du Père. Et ainsi, Jésus apparaît comme les prémices, non seulement de cette famille particulière qui est la Sainte Famille, mais les prémices de l'humanité tout entière. Jésus est le premier-né d'une humanité nouvelle et c'est en tant que tel, qu'il est présenté au Temple. Il est le premier-né de la création nouvelle, Il est le premier-né d'une multitude de frères au nom de qui Il est offert et consacré, Lui qui sera un jour le premier-né d'entre les morts. Car voici que Siméon va prophétiquement nous dévoiler la signification profonde de cette consécration et la manière dont elle se réalisera. Au moment où il vient d'exulter de joie parce que cet Enfant est la Lumière des nations, Siméon se tourne vers Marie et lui dit : "Voici que cet Enfant sera un signe de contradiction, Il vient pour la chute et le relèvement d'un grand nombre", car à son sujet les hommes se diviseront, les uns s'ouvriront à sa présence, à sa venue et seront rachetés par Lui, d'autres le rejetteront et se perdront dans ce refus. "Et toi-même, ajoute Siméon, Marie, un glaive de douleur transpercera ton âme".

Ce glaive de douleur qui transpercera l'âme de Marie, c'est le glaive qui transpercera le côté du Christ sur la croix. Le Christ vient pour renouveler l'humanité, mais c'est par la souffrance, par la mort, c'est par l'acceptation de cette mort et de cette souffrance que Jésus vient renouveler l'humanité. Tous les récits de l'enfance, de l'enfance, de la jeunesse, de Jésus sont déjà remplis de ce pressentiment, de cette prophétie de la croix. Car dès le début de sa vie, Jésus marche vers le calvaire. Souvenez-vous au moment où les mages sont venus adorer l'Enfant, c'est le massacre des innocents. Et au moment où Jésus est baptisé dans le Jourdain, Jean proclame qu'Il est "l'Agneau de Dieu qui porte tous les péchés du monde". Et aussitôt, Jésus va au désert pour s'affronter avec le Prince de ce monde, Satan, le père du mensonge. Souvenez-vous au premier miracle de Jésus à Cana, quand Il change l'eau en vin, Il parle déjà de son Heure, qui est l'Heure de sa Pâque, l'Heure de sa Passion. De la même manière, au moment où Jésus est présenté dans le Temple, c'est déjà le glaive de douleur qui est annoncé. Et comme le disait tout à l'heure l'épître aux Hébreux, Jésus est venu "pour être en tout semblable aux hommes", ses frères, afin de les délivrer par sa mort de la souffrance et de la mort, afin de les libérer de cette peur de la mort qui les rend esclaves. Oui, cette peur de la mort est bien le résumé de toutes ces lâchetés, toutes ces compromissions, toutes ces complicités qui font de nous des esclaves. Esclaves de toutes les tyrannies et complices de touts les ignominies, misérables prêts à toutes les trahisons pour sauver notre peau.

Et cette mort, cette peur de la mort, Dieu ne nous en délivre pas du dehors par un décret de sa tout-puissance. C'est "en prenant sur Lui notre épreuve qu'Il peut venir en aide à ceux qui sont dans l'épreuve". Il a connu dans sa propre agonie, la peur atroce de la mort, il est mort de notre mort. Il a pris sur Lui nos lâchetés, toutes nos misères, Il a pris sur Lui le péché du monde. Et désormais, parce qu'il a Lui-même traversé la mort, Il peut nous prendre par la main et nous permettre de la traverser avec Lui. Il nous rend vainqueurs de la peur de la mort. Et ce vieillard Siméon qui accueille Jésus, est le symbole de notre humanité vieillie, accablée par le péché, qui est entièrement renouvelée par ce Dieu-Enfant, par ce Dieu de jeunesse, ce Dieu de vie. Et c'est pourquoi Siméon peut dire en notre nom à tous : "Maintenant, ô Maître souverain, Tu peux laisser s'en aller ton serviteur, en paix, selon ta Parole". Maintenant, je peux goûter la mort, car mes yeux ont vu ton salut, mes yeux ont vu ton visage et la mort est devenue pour moi la paix.

Frères et sœurs, l'Église ne cesse de rajeunir à travers les siècles, grâce à ce renouvellement que le Christ est venu nous apporter dans sa Pâque. Et tous, nous sommes au plus profond de nous-mêmes, si nous l'acceptons, renouvelés dans notre vieillesse, renouvelés malgré notre péché, renouvelés en étant libérés de toutes nos peurs et nos angoisses, renouvelés parce que la mort est vaincue, parce que Jésus en prenant sur Lui la mort, l'a détruite jusqu'à la racine. Et cette Église renouvelée ne cesse de s'accroître jour après jour par le sacrement de baptême qui plonge dans le mystère du Christ ces petits enfants en tout semblables à Jésus présenté dans le Temple. Par le baptême, nous dit saint Paul, nous sommes plongés dans la mort du Christ pour ressusciter vivants, rejaillir de cette eau remplis de la nouveauté même de Jésus.

Deux enfants en ce jour, comme si souvent dans cette communauté, vont être baptisés, plongés dans la Pâque du Christ. Dès maintenant, ce mystère de renouvellement va agir en eux, ils ne sont plus de l'humanité ancienne, ils ne sont plus simplement enfants de Dieu en désir et en espérance, ils le deviennent dans la réalité de l'Esprit Saint qui les envahit comme il a envahi Siméon, et il les renouvelle de fond en comble, Il fait d'eux les frères de Jésus-Christ premier-né d'une humanité nouvelle, premier-né d'une multitude de frères.

Que chacun d'entre nous, nous nous laissions au plus profond de nous-mêmes, renouveler par cette grâce du baptême. Car ce n'est pas un sacrement d'un seul instant, mais le sacrement de la vie tout entière. Et tous les jours, notre baptême ne cesse de nous renouveler au plus profond de nous-mêmes si nous nous laissons habiter par l'Esprit. Par la grâce du baptême chacun de nous est actuellement plongé dans la nouveauté du Christ, dans cette source vivifiante de l'Esprit qui nous recrée à tout instant, faisant de nous son Temple où Il ne cesse de venir pour en prendre possession, comme au jour de sa Présentation.

 

AMEN