POÈTES POUR VOIR LA LUMIÈRE DE DIEU
Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Présentation du Seigneur - année C (3 février 1980)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
"Car mes yeux ont vu ton salut, lumière pour éclairer les nations païennes et gloire de ton peuple Israël".
Frères et sœurs, savez-vous pourquoi l'Église est souvent si triste et si morne aujourd'hui, pourquoi on parle d'une crise dans l'Église ? Je vais vous le dire : s'il y a tant de difficultés, de tristesse, tant de monotonie au cœur de la vie de tant de chrétiens, c'est parce que nous sommes des aveugles, je veux dire par là que nous ne sommes pas des poètes. Il ne s'agit pas d'esthétisme, lorsque je parle d'aveugles, je parle vraiment de gens qui n'y voient rien.
En effet, nous sommes tellement persuadés que nous voyons, tellement sûrs que la réalité c'est tout simplement ce que nous en comprenons, nous sommes tellement fiers de notre intelligence, de nos calculs et de notre raison raisonneuse, que nous finissons par ne plus rien y voir, par n'y voir plus clair du tout. Et lorsque je parle de poètes, je n'entends pas ceux qui font des vers en comptant les syllabes, ceux qui se servent du langage comme d'un outil. Par poète, j'entends ce qu'il y a de plus beau et de plus profond dans l'homme Pour être poète il n'est vraiment pas nécessaire d'écrire des vers. Comme le disait un auteur contemporain : "J'ai cherché des poètes et j'ai trouvé des potiers".
Je voudrais faire une sorte de test, puisque nous sommes à Aix et que nous vivons au pied d'une montagne qu'un grand poète, je veux parler de Paul Cézanne, a immortalisé dans ses toiles. Pour nous, avec notre regard banal, la sainte Victoire n'est qu'une montagne et lorsque nous avons dit qu'elle est belle, nous sommes très fiers de nous. Et pourtant, qu'est-ce qui fait sa beauté, qu'est-ce qui a fait ce regard de Cézanne sur la montagne de sainte Victoire, pourquoi était-il presque obsédé par cette montagne ? C'est parce que ce bloc de pierres, tantôt grises, tantôt blanchâtres, tantôt presque comme le ciel, tantôt rouges comme le feu, ce bloc de pierres pour Cézanne, ce n'était plus une montagne, c'était de la lumière. Et ce qui le fascinait ce n'était pas de peindre la montagne, c'était de peindre de la lumière dans la chair de notre terre, sur fond de lumière, sur la splendeur du ciel. Voilà ce que c'est qu'un poète : celui qui sait lire la lumière jusque dans l'épaisseur de la terre, du roc solide et apparemment inerte. C'est parce qu'il devinait ce frémissement vivant dans ses reflets que Cézanne était fasciné par cette montagne.
Frères et sœurs, il s'agit là d'une poésie toute humaine, mais nous, nous qui n'avons pas simplement la terre pour chanter la lumière, mais qui avons le Fils de Dieu Lui-même à quel point ne devrions-nous pas avoir des yeux de poète, des yeux émerveillés pour deviner ce qui transfigure notre existence, pour comprendre cette lumière qui frémit au fond de notre cœur, au fond de notre chair. Et c'est pour cela que nous célébrons aujourd'hui la fête du Christ présenté au Temple, que l'Église, avec un sens poétique très juste et très fort, a concrétisé, manifesté dans une fête du Christ lumière.
Hier au soir nous avons porté la Lumière en nos mains depuis le fond de l'Église jusqu'à l'autel pour signifier que, maintenant, nous qui ne sommes peut-être pas de grands poètes, qui ne savons peut-être pas bien exprimer ce qui nous traverse et nous déchire le cœur maintenant il y a quelqu'un qui est poète en nous. Et ce quelqu'un c'est Jésus-Christ. Cette fête s'appelle encore la fête de la rencontre, car Siméon et Anne ont couru à la rencontre du Sauveur, eux qui étaient dans leur vieillesse, et Il leur a donné de voir briller dans sa chair la lumière des nations. Nous savons désormais que notre chair humaine, qui est la chair de Jésus, n'est pas une chair comme les autres c'est une chair où brille la lumière de Dieu, le flambeau de l'amour divin mieux que cela cette chair est identique à l'amour divin car cet enfant qu'il tenait dans ses bras, c'est le buisson ardent, c'est la colonne de nuée lumineuse, c'est l'Arche d'Alliance qui donne la Parole de la vie c'est la gloire de Dieu et tout cela dans le corps d'un petit enfant. Et si le Christ est devenu lumière des nations ce n'est pas simplement pour Lui seul, c'est pour nous aussi. Aussi aveugles que nous soyons sur nous-mêmes et sur nos frères, nous sommes aujourd'hui depuis notre baptême, devenus buisson ardent, Arche de l'Alliance porteuse de la Parole de Dieu, nous sommes devenus image de Dieu dont les reflets d'or renvoient la splendeur de sa gloire, nous sommes devenus lumière des nations. Quelle audace ne faut-il pas pour affirmer cela. Si cette lumière ne venait que de nous, nous serions vraiment les plus malheureux de tous les hommes et nous mériterions leurs moqueries et leurs sarcasmes. Mais nous n'y sommes pour rien. Ce n'est pas par mérite, c'est par grâce ! Nous aussi aujourd'hui, il faut que nos yeux soient transformés, il faut que nous voyions dans le Christ, dans cette chair humaine, dans ce petit enfant présenté au Temple, l'étincelle qui a embrasé le monde, le feu qui nous brûle aujourd'hui au fond de notre cœur, au cœur de notre chair.
Ayons nous aussi ce regard de Siméon et Anne, il s'agit de deux vieillards, toute leur vie est derrière eux, ils n'ont plus rien à attendre de ce monde, et pourtant, au cœur de la vieillesse qui les rongeait, ils attendaient encore. Ils savaient que ce que le monde ne peut donner, l'Esprit le leur donnerait. Et nous aussi, quel que soit l'âge où nous en sommes, nous ressentons déjà cette usure du temps, cette usure des ans. Et c'est pourquoi, souvent, nous laissant gagner par un esprit du monde, nous sommes tristes et mornes, nous ne savons plus où est notre jeunesse. Mais notre jeunesse n'est pas à regretter, elle est à regarder. Elle est à contempler, émerveillés dans ce feu qui brûle, qui est la tendresse de Dieu. Notre jeunesse est au-devant de nous car c'est Dieu qui vient à notre rencontre, et même si apparemment c'est nous qui portons Dieu, on réalité c'est le feu brûlant de son amour qui nous porte jusqu'au cœur du Père, au cœur de la vie de Dieu.
AMEN