FIN D'UN MONDE, TRANSFIGURATION DU MONDE
Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Présentation de Jésus au Temple – année C (2 février 2025)
Homélie du frère Danièle BOURGEOIS
Frères et sœurs, en guise d’introduction, je voudrais vous poser une devinette, apparemment pas très facile à résoudre, mais extrêmement importante pour comprendre la fête d’aujourd’hui. Du point de vue des expressions usuelles, quelle est la différence entre la fin d’un monde et la fin du monde ?
Vous allez me dire que c’est une question complètement oiseuse parce que nous ne savons rien, ni de l’un ni de l’autre. Pourtant, il est très important de bien distinguer la fin du monde et la fin d’un monde. En tout cas, les anciens le comprenaient et c’est aussi ce que montre l’évangile que je viens de lire, qui conclut d’une certaine façon les évangiles de l’enfance avec cette fameuse escapade au Temple de Jérusalem pour les rites de la purification qui sont, sinon absolument authentifiés du point de vue des Écritures, du moins des coutumes qui se faisaient et qui manifestaient bien une bonne connaissance de l’Ancien Testament.
En fait, que raconte Luc quand son récit de la naissance ? Il raconte "la nouveauté". Oui, je n’ai pas l’impression qu’aujourd’hui les encycliques du pape ou les lettres épiscopales fassent le même effet de la nouveauté. Ça fait quand même deux mille ans qu’on entend ce langage et on n’est pas nécessairement ébloui par la nouveauté du discours. Mais ici, c’est la nouveauté. Qu’est-ce qui est nouveau ? Nous l’avons vu au moment de Noël, c’est une naissance car chez les Anciens, la naissance est le surgissement de la nouveauté. Et d’ailleurs, c’est quelque chose qui reste encore aujourd’hui dans notre mentalité et notre appréciation : pourvu que ça dure ! La naissance d’un enfant, on l’accueille comme une nouveauté, une nouvelle vie dont on est comme chargé de la faire s’épanouir, grandir. Il semble qu’actuellement avec la dénatalité, ce ne soit plus aussi éblouissant qu’à l’époque. Donc c’est la nouveauté, le Christ naît, les naissances sont quand même un peu miraculeuses et le récit de l’enfance et de la manière dont Jésus entre dans l’humanité indique, suggère quelque chose de totalement neuf. Pourtant à ce moment-là, Luc, qui raconte tout ça avec le plus de détails possible, se rend bien compte que ça pourrait un peu surprendre l’auditoire ou les lecteurs. Alors si Jésus est né, ça y est, le monde nouveau est là et le monde ancien a disparu.
Est-ce comme ça qu’il faut annoncer la Parole de Dieu ? Est-ce comme ça qu’il faut annoncer l’évangile ? Petite parenthèse, frères et sœurs, loin d’être simplement des copistes qui racontent les petites histoires qu’on leur a racontées dans leur entourage, les évangélistes sont des gens qui réfléchissent très profondément sur le sens même de ce qu’ils annoncent. Ils annoncent la nouveauté, mais quelle nouveauté ? C’est là que se pose la question. La nouveauté, c’est la fin de quelque chose et le début d’autre chose qui est tout neuf et qui n’a plus rien à voir. Alors à ce moment-là, on pourrait dire que c’est la fin "du" monde, de ce monde. Ou bien la nouveauté est-elle autre chose que purement et simplement l’effacement de la création avec tous les ennuis, tous les malheurs, toutes les difficultés que l’on rencontre tous les jours pour faire surgir tout à coup le bonheur parfait ?
Si c’était ça que les évangélistes avaient annoncé, on serait quand même un peu déçu par cette annonce, car on a beau nous dire qu’un « Sauveur nous est né, un Fils nous est donné », on ne voit pas du tout la manière dont la nouveauté saute aux yeux. Et c’est pour ça que Luc souligne l’importance de cet événement. En effet, que se passe-t-il dans cet événement ? Jésus est vraiment la nouveauté, l’Ange a annoncé sa venue. On a dit qu’Il allait faire découvrir aux hommes des choses extraordinaires, que c’était Dieu avec nous, que ça changeait complètement le régime habituel de la vie. Mais comment cela le change-t-il ? Est-ce qu’on raye purement et simplement, on déchire les pages du passé, on efface le passé ? Tout à coup, c’est tout nouveau, tout beau. Ce n’est pas vrai ! Pourquoi ?
Luc dit : « Il est né dans des circonstances exceptionnelles, mais quand Il va entrer dans la vie, Il ne va pas y entrer comme celui qui détruit le passé – Il ne chantait pas encore l’Internationale : « du passé faisons table rase » – Il disait autre chose. Ce n’était pas l’effacement du passé comme on le croit trop souvent, mais c’était l’effacement "d’un" monde passé. Vous percevez la différence entre effacer la fin du monde, c’est quand on balaie tout en chantant des hymnes aux progrès et à la vie nouvelle, on croit qu’on va changer la face du monde. Illusion dans laquelle on ne vit plus beaucoup. Enfin, depuis quelques décennies, voire un siècle, on a un peu lâché, déchanté de cette illusion. Mais là, Il va faire entrer un monde nouveau. C’est donc la fin d’un monde et non pas la fin du monde. Entre nous soit dit frères et sœurs, ça devrait nous faire réfléchir sur la manière dont nous concevons même simplement dans le langage : nous parlons toujours de la fin du monde. Je pense que c’est une erreur, on devrait parler de la fin d’un monde. Pourquoi ?
En réalité, quand Jésus est présenté au Temple, quel est l’enjeu ? C’est que les parents, Joseph et Marie, vont au Temple pour accomplir tous les détails du rituel qui nous est décrit dans le texte de l’évangile qu’on vient de lire. Mais en même temps, il y a cette scène absolument extraordinaire : c’est un vieillard, qui n’est pas le Grand Prêtre, sans doute un "curé à la retraite", qui voit l’Enfant et se précipite vers Lui, Le prend dans ses bras. Et après cet épisode, il y a une autre dame, sans doute très pieuse, qui a vécu quatre-vingt quatre ans dans la sainteté régulière, et qui là encore prophétise au sujet de cet enfant. Le Temple, les rites, Siméon, Anne, donc tous les ingrédients de l’Ancienne Alliance, de l’Ancien Testament. À ce moment-là, c’est comme si Luc nous disait : « Cher lecteur, ne crois pas que la naissance de Jésus et sa venue au monde aillent changer le monde pour effacer le monde ancien. » Et non, Il entre dans ce monde, mais Il est porté dans les bras de Siméon. Il est célébré, prophétisé par Anne, et les parents accomplissent les rites de la purification après la naissance.
Autrement dit, on nous dit ici une chose à laquelle on ne fait jamais assez attention, c’est que quand le Christ vient, Il apporte la nouveauté de celui qu’on appelle précisément le Nouveau Testament, mais cette nouveauté n’est pas le fait de faire table rase du passé, c’est au contraire de se laisser porter et de porter le nouveau par l’ancien et l’ancien par le nouveau.
Autrement dit, ce texte de Luc est pour ainsi dire la charnière entre deux mondes. Et c’est là où nous sommes obligés de penser notre existence dans le temps, dans la création, dans le monde présent. Nous sommes obligés de le penser, non pas comme une dualité d’un côté, quelque chose qu’il faut rejeter, comme beaucoup de gens aujourd’hui. Sans s’en rendre compte, quand ils parlent du monde, quand ils parlent de la création, ils disent que tout ça, c’est fini. Tout ça, c’est mauvais, tout ça, c’est individualiste, tout ça, c’est atroce, tout ça il faut le balayer. Quelle conception de la nouveauté évangélique ! C’est complètement "maso". Pourquoi voudrions-nous que Dieu nous apporte sa nouveauté de Dieu, simplement en nous faisant balayer, effacer tout ce que nous avons vécu auparavant. Pourquoi la nouvelle condition qu’Il vient inaugurer et proposer à l’homme devrait-elle être bâtie sur les ruines de ce que l’homme a été auparavant ? Ça voudrait dire que Dieu s’est contredit en créant le monde. Pas du tout ! Dieu a créé le monde et quand Dieu vient dans ce monde, quand on dit « le sauver », ce n’est pas pour l’effacer. Combien de fois les tentatives de vouloir tout faire tout neuf, tout à zéro, se sont soldées par des destructions, des dévastations, des goulags et des empires totalitaires ? En fait, c’est ça que ça veut dire. Jésus, là, est porté par l’Ancien Testament, non pas pour en raviver tous les détails, tous les rites extrêmement compliqués qu’on lit dans les livres du Pentateuque, non. Pour simplement nous dire : « Quand Dieu vient, Il vient, non pas pour effacer, pour faire la fin "du" monde, mais la fin "d’un" monde. » Ce qui veut donc dire que nous les croyants, nous chrétiens aujourd’hui, nous ne nous situons pas comme les destructeurs de ce qui s’est passé avant. Nous nous situons comme le Christ porté par les bras de Siméon. Nous sommes portés par l’histoire de l’humanité, par notre propre histoire que nous avons vécue, par tout ce que nous avons partagé, tout ce que nous avons découvert d’émerveillement dans l’ordre même du créé, pour qu’ensuite on en découvre toute la profondeur et toute la beauté en voyant comment ce monde ancien n’est pas fini, n’est pas détruit, mais il est sauvé.
Frères et sœurs, je trouve que c’est une des fêtes qui devrait le plus nous donner à réfléchir, si nous considérons que notre existence actuellement, c’est simplement de nous détourner du monde, et chaque fois qu’on lit le journal, dire que ça ne surprend pas, c’est toujours comme ça et ça ira de plus en plus mal, c’est fini ! Alors qu’en réalité, c’est la fin d’un monde.
Mais la fin d’un monde ne peut pas dire sa destruction, ça veut dire sa transfiguration et son lien avec tout ce qui a précédé. Le côté absurde de la modernité, c’est précisément de s’être comprise la plupart du temps comme quelque chose qui change tout et qu’il suffit de se mettre à la page ou à la mode pour avoir sa place. C’est aberrant. Si nous les chrétiens, vivons le temps et l’existence dans le créé, dans le monde créé qui n’est pas fini, qui est inachevé, infini, si nous le vivons comme le lieu d’un refus systématique, on ne se rend pas compte, mais on détruit effectivement tout ce que le Christ a voulu faire. Quand Il a voulu entrer dans ce monde, Il n’a pas dit : « Je vais changer la constitution physiologique de l’homme pour qu’il n’ait plus la grippe et qu’il n’ait plus tous les malheurs qui lui arrivent pendant l’hiver. » Mais Il a dit : « Je viens prendre le monde tel qu’il est dans son statut créé, et c’est là que Je vais manifester la nouveauté », qui à ce moment-là ne sera plus la destruction du passé, mais sera effectivement la manière dont le passé retrouve un élan nouveau porté par la nouveauté de la grâce, mais aussi la grâce comme ce don de Dieu qui est capable de ressusciter et de faire vivre ce monde ancien, non pas pour l’achever, non pas pour le tuer, non pas pour le finir, mais pour lui donner sa plénitude.
Frères et sœurs, c’est ce que nous avons symbolisé hier soir, à travers le geste de la Chandeleur, nous avons porté cette lumière. Ce qui porte la lumière, c’est nous. Nous faisons d’une façon nécessaire partie du monde ancien, mais en même temps, nous avons été portés et guidés par cette lumière vers un but que nous ne connaissons pas parfaitement, mais qui est le but de Dieu : faire que ce monde ne se détruise pas, mais qu’il trouve un jour sa plénitude à travers la grâce, la lumière et la paix de Dieu.
Maintenant, ô maître souverain, Tu peux laisser s’en aller ton serviteur dans la paix, selon ta parole. Voilà ce que Luc voulait nous dire, voulait dire à ses lecteurs, à cette époque-là, et maintenant, il est plus urgent que jamais de nous poser la question, si nous l’avons compris.