COMPRENDRE LA PRÉSENTATION DU SEIGNEUR AU TEMPLE

Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Cinquième dimanche du temps ordinaire – année B (4 février 2024)
Présentation du Seigneur
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, le sens de cette fête nous est peut-être un petit peu étrange. Effectivement, c'est un rite très typique de l'Ancien Testament et l'essentiel du rite n'était pas d'abord la purification de la jeune accouchée, mais c'était la présentation de son premier-né. Donc là est le sens de la fête que nous célébrons aujourd'hui : nous fêtons la Présentation de Jésus.

Que veut dire Présentation ? Il y a deux manières de la concevoir. Soit Jésus est présenté au Temple, c'est d'ailleurs une des traductions habituelles, c'est-à-dire qu’Il est présenté à Dieu et nous sous-entendons que, comme Il est le Fils de Dieu, il n’y a pas besoin de présentation au sens classique du terme. Dieu sait que c'est son Fils. Donc dans ce sens-là, c'est un peu superflu, ça tombe dans les relations de politesse : « Je me présente ». Soit la Présentation de Jésus est le fait non pas qu'Il se présente, mais qu’Il est présenté au Temple. Et là, on se demande pourquoi. Pourquoi faut-il que les parents Le présentent et puis surtout pourquoi cette accumulation de personnages nommés expressément : Syméon, Anne, puis Joseph et Marie qui apportent l'enfant ? Pourquoi ce petit rassemblement de personnages qui sont venus exprès pour vivre cet événement ? On peut d'ailleurs supposer qu’il peut y avoir dans ces cas-là une bénédiction d'un des prêtres qui assure le service du Temple. Nous n'en savons rien. En tout cas, Syméon n'est pas présenté d'abord comme un prêtre, mais comme un vieillard qui a un certain don de prophétie.

Mais qu'est-ce que ça veut dire ? Cette fête semble aujourd'hui plus actuelle que jamais. La Présentation de Jésus a lieu au quarantième jour de sa vie, c'est pour ça qu'on la fête normalement le 2 février, tout en pouvant la décaler, pour des raisons liturgiques, afin que tout le monde puisse y participer, au dimanche suivant. C'est bel et bien une fête qui concerne le nouveau-né. Or, le nouveau-né n'est pas capable de se présenter lui-même devant son père. La fête a lieu alors que l'enfant n'a pas encore toutes les capacités de se présenter. De ce point de vue-là, on pourrait dire qu'il y a une certaine différence entre l'autre épisode que saint Luc raconte au sujet de Jésus, lorsqu’Il va Lui-même dans le Temple discuter avec les docteurs de la Loi, tandis qu'ici Il ne vient pas pour discuter ni avec Syméon, ni avec Anne, ni même avec ses parents qui se contentent simplement de s'émerveiller de tout ce qu'on dit au sujet de leur Fils. On est là, et c'est assez subtil car ces évangiles de l'enfance nous disent des choses presque à demi-mot, devant un fait : Jésus est présenté. Ce n'est pas Lui qui se présente, ou plus exactement Il ne se présente pas seul. C'est la clé du texte. En effet, que Jésus, selon le très ancien rite de la Loi, soit présenté comme premier-né, c'était pour dire que le premier-né appartenait au Seigneur. Dans le cas de Jésus, il n’y avait pas trop de doute, au moins du point de vue de la compréhension que les chrétiens avaient de cet événement. Mais Il veut être accompagné dans ce geste d'être présenté, par ses parents et par Syméon, qui représente une certaine dynamique, une certaine présence et un certain éveil de l'ancienne Alliance, et Anne qui vit simplement sa foi et sa vie en Israël, qui est là presque par hasard. Quand Il est présenté, c’est Lui qui est présenté par Marie, Joseph, Syméon et Anne. Ça veut dire qu’au moment où Jésus se présente à son Père, Lui, le Fils éternel de Dieu, à ce moment-là, Il veut être présenté par d'autres personnes qui ont chacune un rôle. Marie est là pour dire : « Cet enfant, c'est ma propre chair ». Joseph est là pour dire : « Moi je suis descendant de David et je veux que ce descendant de David soit présenté au Seigneur ». Syméon est là pour dire : « Moi je suis toute la tradition d'Israël, la tradition prophétique, et maintenant je sais dans l'Esprit Saint que je vais célébrer ma rencontre avec Celui qui vient comme salut d'Israël ». Quant à Anne, c'est un peu comme ça habituellement dans le Nouveau Testament, on ne fait pas parler les femmes en public et donc elle ne dit rien, mais elle n'en pense pas moins. Jésus veut donc qu’au moment d’entrer dans la dynamique de son ministère, Il n'y entre pas seul. Et même lorsqu’Il se présente, ce geste est indissociable du geste de ceux qui Le présentent.

C'est ce que j'aime tant dans cette très vieille icône de l’art roman catalan : Jésus est là et Il fait son geste d'offrande. Et tous les autres L'accompagnent également par des gestes d'offrande. À ce moment-là, quand la première communauté chrétienne a raconté cette histoire, ce souvenir, elle ne l'a pas raconté comme quelque chose de purement anecdotique (le fait que Syméon, ce jour-là, soit allé faire sa prière alors qu’Anne était également dans le Temple), mais elle a raconté cette rencontre avec les quatre personnages qui entourent le Christ. Le geste de la Présentation de Jésus au Temple est donc non seulement le fait qu’Il se présente Lui-même, mais que quatre personnages tout à fait typiques et très importants dans la tradition biblique, représentant certaines dimensions de la vie du peuple de Dieu comme je l'ai énuméré plus haut, l’offrent tous ensemble. Quand Jésus s'offre, se présente à son Père, Il se présente par les hommes et femmes qui sont là autour de Lui, et Il unit dans son geste d'offrande le geste d'offrande de ces quatre personnes.

Frères et sœurs, c'est assez génial de la part de Luc d'avoir tenu à rappeler ce souvenir. Dès le moment où il y a un geste religieux, pas celui de la circoncision rappelé par ailleurs, mais celui-là, dès le moment où il y a ce geste de la Présentation, le Christ à l’âge de quarante jours, ne se présente pas seul. Il se présente avec nous et même par nous. C'est un geste extrêmement beau. Le Fils de Dieu sait quel est l'enjeu du fait d'être conduit au Temple. Il est le Fils éternel de Dieu et Il veut que le premier geste par lequel Il est invité à entrer dans l'histoire du salut (car c'est ça, le premier-né qui ouvre le sein de sa mère, c'est qu'il est consacré à Dieu) Il veut que ce geste de consécration, ne soit fait par Lui seul. Il fait ce geste dans sa chair, dans sa condition d'enfant, sans rien renier des limites de cette condition d'enfant, mais Il engage ceux qui sont autour de Lui à Le présenter au moment où Il se présente.

Frères et sœurs, je crois qu’il ne faut jamais perdre de vue cet aspect-là des choses. Je voudrais prendre simplement un petit exemple qui vous paraîtra peut-être un peu étonnant mais qui mérite d'être réfléchi. Quand on assiste à l'eucharistie, on dit toujours qu'on y assiste, il y a même une formule qui dit : « C'est le prêtre qui offre l'eucharistie ». C'est profondément faux. Certes le prêtre a un rôle spécifique, unique et irremplaçable dans la célébration de l'eucharistie ; même s'il représentait le Christ, ce qui serait encore à démontrer, encore faudrait-il qu'il soit comme le Christ présenté au jour de la fête de la Présentation. C'est-à-dire que le prêtre participe au geste de présenter le sacrifice du Christ, de même que toute l'assemblée y participe. C'est pour ça que la véritable dénomination de la célébration eucharistique n’est pas l'eucharistie du père X ou du père Y. La véritable dénomination de l’eucharistie c'est « l'Église qui célèbre l'eucharistie », la Présentation du Christ mort et ressuscité à son Père. Ce n'est même pas une question d'activité. Quand on célèbre l’eucharistie, vous et moi, nous sommes tous dans le même geste que Syméon, Anne, Marie et Joseph au moment où ils ont présenté l'Enfant. Car la plénitude du sacrifice eucharistique n’est pas simplement Jésus qui s'offre, mais c'est Jésus qui veut s'offrir avec le peuple qu'Il rassemble pour le moment même où Il s'offre. Et là, c'est quand même étonnant qu'on ait une intuition si sûre et si profonde de la participation de tout le peuple. Car Syméon, c'est tout le peuple d'Israël, c'est toute l'histoire d'Israël. Anne, c'est toute l'histoire de ces femmes qui ont enfanté et qui ont mis au monde des enfants pour que le peuple d'Israël vive de génération en génération. Marie, c'est celle qui a accepté le Fils de Dieu dans sa chair, et Joseph, c'est celui qui Lui a apporté la dignité de Messie, Fils de David. Tous ceux-là sont dans un unique geste d'offrande que le Christ Lui même vient rassembler, unir, unifier, pour que ce soit le début d'une Église qui se présente au Seigneur. C'est ça la fête que nous fêtons. En fait, c'est une fête non seulement du Christ en tant que premier-né d'entre les morts, mais premier-né qui unit avec Lui tous les membres du peuple de Dieu pour que tous, chacun, personnellement, nous présentions le sacrifice : « Prions mes frères, pour que ce sacrifice soit accepté par le Père ». C'est ça, au fond, la Présentation.

Alors frères et sœurs, on est loin des simplifications théologiques et liturgiques que l’on a par la suite déployées, comme si tout ne se passait que sur l'autel, sur le pain et sur le vin. En fait, ce qui se passe dans l’eucharistie, c'est que nous sommes tous appelés dans l'acte même du Christ. « Voici, je viens, je me présente à toi Père », Il ne se présente pas seul, mais avec nous et par nous. On pourrait presque, en forçant un peu, pousser à bout la fameuse formule « par Lui, avec Lui et en Lui, à Toi, Dieu le Père tout puissant dans l'unité du Saint Esprit, tout honneur et toute gloire » en disant « par Lui, avec Lui et en Lui, par nous, avec nous et en nous, à Toi, Dieu le Père tout puissant… ». On devrait presque pouvoir dire ça pour manifester qu’outre le rôle singulier du prêtre dans l'assemblée eucharistique, dans la scène de la Présentation de Jésus au Temple, ce que nous sommes invités à manifester et à croire, c'est que le geste du Christ de se présenter ne serait pas en plénitude s’il ne nous donnait pas par l'Esprit Saint, Celui qui a convoqué, inspiré Syméon, de venir au Temple à ce moment-là, et si ça n'était pas guidé et soulevé par l'Esprit Saint pour marquer que désormais nous sommes avec le Christ et dans le Christ, présentés au Père et présentant le Christ à son Père.