LE CHANT DE LA LIBERTÉ

Ml 3,1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Présentation de Jésus au Temple – année A (dimanche 5 février 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, qui est Syméon ? Comment vous le représentez-vous ? Je suis sûr que dans quatre-vingt dix pour cent des cas vous vous le représentez comme un vieux prêtre à la retraite, qui a la nostalgie de tous les services qu’il a rendus à la communauté d’Israël et qui, de temps en temps, vient donner un coup de main pour les moments liturgiques un peu plus solennels et prenants pour les confrères plus jeunes. Donc c’est réglé, Syméon est un vieux curé à la retraite. De là à penser qu’Anne est une vieille dame qui a finalement choisi comme EHPAD les parvis du Temple de Jérusalem, il n’y a qu’un pas. Nous avons une représentation extrêmement simplifiée de ces personnages et pour nous, Syméon et Anne, c’est pratiquement le quatrième âge, ce sont des gens qui ne rendent pas beaucoup service et ne sont pas véritablement les moteurs de la société.

Mais lisons de plus près le texte : en réalité, rien ne nous dit que Syméon était un prêtre, même si à un moment il bénit l’Enfant Jésus (d’ailleurs je vous signale qu’on dit l’Enfant Jésus et non le petit Jésus, cela c’est après le XIXe siècle, mais jusqu’au XIXe siècle, on disait l’Enfant Jésus, infans, celui qui ne sait pas parler), mais même s’il dit des bénédictions sur Marie et l’Enfant, Syméon n’est pas nécessairement un clerc, ni un rabbin, ni un prêtre, ni un lévite. Il est là. Quelle est sa caractéristique ? D’une part, c’est d’avoir reçu l’Esprit Saint : c’est une caractéristique assez générale pour tous les membres du peuple de Dieu, Ancien ou Nouveau Testament, parce que déjà en Israël, il y avait des hommes qui n’étaient pas des prêtres et recevaient l’Esprit Saint. D’autre part, c’était quelqu’un qui était juste et pieux, cela concerne beaucoup de gens heureusement, y compris des laïques. Donc, ça change un peu le paysage spirituel : ce Syméon est un monsieur bien de chez nous, il pourrait s’occuper de l’accueil dans l’église pendant les jours de semaine. C’est quelqu’un qui est au bout de sa vie, et il est là, poussé par l’Esprit. Qu’est-ce que cela veut dire, ce vieillard, qui vient là précisément ? Je voudrais simplement insister sur deux choses parce que c’est tout à fait la circonstance pour le baptême de Juliette aujourd’hui.

La première chose, c’est que tout est dans le face à face de Syméon avec l’Enfant. On s’imagine, là encore, en transposant nos catégories actuelles : la jeune maman présente son enfant aux grands-parents et aux arrière grands-parents, avec un certain nombre de craintes (pourvu qu’ils ne le lâchent pas !). Mais ici ce n’est pas du tout une scène affective. Ce n’est pas une scène gentille, c’est plus profond que cela : c’est que Syméon est avancé en âge, pourquoi ? Parce qu’il est près de la mort. Dans ce face à face, et c’est ça qui est extraordinaire dans cette scène, c’est celui qui est tout près de la mort qui regarde en face Celui qui vient de naître, qui vient d’entrer dans la vie.

Je pense que c’est finalement la vraie raison pour laquelle nous sommes fascinés par ce texte : c’est le vis-à-vis de quelqu’un qui sait, vieillesse oblige, qu’« il faut bien y passer », mais en même temps, tout à coup poussé par l’Esprit, qui va découvrir le visage de Celui qui, non seulement entre dans la vie, mais est l’auteur de la vie. C’est ce face à face entre le vieillard, dans son regard sur le petit Enfant et le petit Enfant (on ne sait s’Il est éveillé ou s’Il dort même si on Le représente toujours très éveillé) qui est là pour ce vieillard. Et à ce moment-là, jaillit cette prière extraordinaire : « Maintenant, Seigneur, Tu peux laisser s’en aller ton serviteur en paix, selon ta parole ». Syméon, c’est cela au fond, c’est celui qui a su que Dieu était Celui entre les mains duquel reposent sa vie et sa destinée. Il sait que quand il s’approche de cet Enfant, Dieu lui a dit : « Tu verras le salut de Dieu. Dans ta vieillesse, tu feras face à la vie que Je veux apporter à mon peuple depuis toujours. » Dans ce face à face, il y a celui qui est face à la mort et Celui qui apporte la vie, et c’est pour cela que c’est si beau et si grand. Quand on dit que Syméon fait face à la mort, que dit-il ? « Maintenant Tu peux laisser s’en aller ton serviteur en paix ». Ce n’est pas un simple « au revoir, je m’en vais » comme on dirait aujourd’hui ; non, c’est « laisser aller », le Maître laisse aller qui ? Celui qui était son esclave, celui dont Il était le Maître, et c’est un chant de liberté. Il n’y a pas que la Marseillaise qui chante la liberté, le « nunc dimittis » aussi chante la liberté : « Maintenant, Tu peux laisser en pleine liberté ton serviteur s’en aller à ta rencontre ».

On est là devant ce paradoxe extraordinaire : celui qui est âgé, qui se rend compte du fait qu’il est face à la mort, reconnait qu’il ne peut aborder la mort qu’avec la liberté que lui donne son Maître. Il ne va pas retourner auprès du Père comme un esclave, ni exactement comme un affranchi, mais comme quelqu’un à qui Dieu vient de donner la liberté par la venue de son Fils. Et ce Fils qui est en face de lui, qui est-ce ? C’est le Christ, le Christ bien vivant, Celui qui a toute la vie devant Lui, et d’une certaine façon c’est ce Christ-là que nous aimons, Celui qui a la vie devant Lui, non seulement sa vie à Lui, mais la nôtre, et qui, à ce moment-là pourtant sait que sa vie et sa liberté consistent à être le Serviteur de toute l’humanité.

Je ne sais pas si vous mesurez quelle prophétie constitue ce que chante le vieillard Syméon. C’est vraiment le chant de celui qui découvre la liberté profonde de son cœur et de sa vie pour faire face à la mort, et qui la découvre dans Celui qui ne le sait peut-être pas encore mais qui va faire face à sa vie pour accepter de se rendre esclave de l’humanité pour lui communiquer la vie véritable. C’est donc un véritable nœud dans le récit de la rencontre de Syméon et de Jésus, c’est le moment où celui qui jusque-là vivait dans la servitude est libéré pour rencontrer Dieu et Celui qui avait la plénitude de la liberté et de la vie depuis toute éternité se fait esclave pour libérer Syméon et libérer toute l’humanité.

En fait aujourd’hui, c’est la meilleure illustration du baptême. Si on baptise Juliette, c’est parce que nous croyons vraiment qu’il y a entre Dieu et elle aujourd’hui ce même face à face : elle est là, qui entre dans la vie depuis quelques mois à peine, et elle est déjà appelée à vivre dans la liberté des enfants de Dieu. Et le Dieu qui vient à elle n’est pas un Dieu qui va dire « Ah ! Ça y est, j’ai un client de plus », ce n’est pas un asservissement, ce n’est pas une manière de mettre sa main sur Juliette. « Moi, ton Seigneur, Je Me fais ton serviteur, pour que tu puisses avancer dans toute ta vie en paix selon la parole et la promesse que Je te donne ». Juliette, c’est ce qu’on te souhaite aujourd’hui. Amen.