LE TEMPS EST UNE RENCONTRE

Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
4ème dimanche du temps ordinaire – année B (31 janvier 2021)
Présentation du Seigneur
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Vous vous demandez peut-être à juste titre pourquoi ce récit est entré dans le Nouveau Testament, s’agissant d’un petit récit très anecdotique, en tout cas le côté "grands principes" » n’apparaît pas et aussi pourquoi à Saint-Jean-de-Malte, en toute conformité avec la préface du missel romain, nous déplaçons cette fête un dimanche pour pouvoir mieux la célébrer. Est-ce qu’on n’en fait pas trop ?

Je vais essayer de vous montrer qu’en réalité ce texte est l’un des plus importants des Évangiles. En effet, même s’il est recouvert par le tissu des éléments traditionnels et très familiaux, ce récit a une importance extraordinaire que saint Luc a su lui donner d’une façon unique puisqu’il est le seul à l’avoir raconté. Comme souvent dans la Bible, ce sont des événements ou des épisodes tout à fait secondaires en apparence qui viennent nous révéler et nous introduire dans une compréhension beaucoup plus profonde de la venue de Dieu et de son action de salut.

Dans le cas précis, il s’agit de savoir pourquoi l’histoire va basculer. Il ne faut pas se faire d’illusions, les premiers chrétiens ont pensé que la venue de Jésus était un petit épisode tout à fait anecdotique : naître dans une crèche à Bethléem au cours d’un déplacement pour un recensement, aller au Temple, être obligé de fuir en Égypte pour quelques temps, avoir reçu l’hommage de bergers (ce qui n’est pas vraiment extraordinaire), de mages (ce qui est déjà un petit peu mieux) mais finalement, ce ne sont quand même pas des événements qui défraieraient la chronique aujourd’hui du 20 heures.

Toujours est-il que dans ce tissu de petits événements, c’est l’histoire du monde qui a basculé. Normalement, si nous avions le cœur à la bonne place pour reconnaître l’action de Dieu, nous devrions reconnaître la même chose mais encore faut-il avoir les clés pour comprendre cela et c’est précisément ce que dit saint Luc. Saint Luc et saint Mathieu sont les seuls à nous avoir raconté les Évangiles de l’enfance. Aujourd’hui, on a largement exploité cela avec la fête de Noël et tout ce qui l’accompagne, la crèche, le sapin, les Noël de Saboly, on en a tiré un parti à la fois culturel et économique qui a été un peu compromis par le Covid mais qui va rester. Alors, pourquoi donc n’ont-ils pas fait comme saint Marc ou saint Jean qui n’ont rien dit de l’enfance de Jésus, pourquoi ont-ils écrit un Évangile de l’enfance ?

C’est pour une raison que vous ne soupçonnez peut-être pas mais qui est très importante. Que raconte-t-on dans les Évangiles de l’enfance ? On essaie d’expliquer le surgissement inouï de la présence de Dieu dans le monde car au fond, c’est ça Noël, même si la plupart du temps on l’oublie. Noël, c’est tout à coup des témoins – les premiers étant la Vierge Marie, Joseph, les bergers etc. – d’un surgissement d’une nouveauté due à la présence de Dieu. C’est ce que l’on récite dans le Credo : « Il est né de la Vierge Marie » et Il a été parmi nous. C’est cela la nouveauté, aujourd’hui on n’y pense plus mais c’est le cœur du problème. Donc Luc, encore plus que Matthieu mais tous les deux quand même, essaie de dire ce qui a été nouvellement suscité dans l’histoire des hommes. Leur idée à tous les deux est très simple : Dieu en naissant dans le monde crée un nouveau rapport avec l’humanité, tout ce que nous venons de fêter pendant un mois depuis Noël, c’est cela que nous fêtons.

Jusqu’ici il y avait tout un système bien rôdé de rapports de Dieu avec les hommes, cela s’appelait la Loi de Moïse, il fallait faire ceci et cela et il n’y avait qu’un peuple qui était chargé de faire ce travail, c’était le peuple juif. Et encore aujourd’hui, pour le peuple juif, la véritable inauguration de quelque chose de définitif, c’est la Loi. Dieu parle à son peuple et Il lui dit : « Tu aimeras ton Dieu, tu aimeras ton prochain, tu ne voleras pas, tu ne tueras pas etc. » Pour eux, la nouveauté c’est cela, c’est la Loi et donc normalement, rien n’empêche que ça continue. D’une certaine façon, les chrétiens disent : «  Le jour où la Loi continue mais avec la naissance de Dieu Lui-même, il n’y a pas de comparaison possible entre la présence de la Loi, surtout si elle est universelle, et la présence singulière et particulière de Dieu dans la crèche de Bethléem puis dans la maison de Nazareth puis dans la visite au Temple ». La nouveauté, c’est Lui. Dieu se rend présent Lui-même et non plus par des ordres ou des consignes qu’Il transmet par la Loi de Moïse. Dieu est là.

Je ne sais pas si la plupart des chrétiens sont conscients de cela, ni si ça vous a éclairé pour toute votre vie, mais être chrétien et être baptisé, c’est croire que la vie du monde a changé pour une seule raison : Dieu n’est plus là "de loin", comme avant, le Dieu tout-puissant, le Dieu qui habite le ciel, le Dieu Verbe créateur, Celui qui nous dépasse de tous les côtés, mais Il est vraiment là. Le Seigneur est là et c’est pour cela qu’il s’est appelé Emmanuel (Dieu avec nous). Ces mots-là ne sont pas à prendre comme des inventions poétiques, c’est véritablement la nouveauté du salut. Si nous sommes là ce matin, c’est parce que le Seigneur est là, c’est pour cette raison que les chrétiens ont pris l’habitude de célébrer chaque jour – ou chaque dimanche au moins – la nouveauté de leur foi et de leur vie : Dieu est là, prenez et mangez-en tous, ceci est mon corps. Par conséquent, si on veut essayer de comprendre ce qui se passe au moment de la venue de Dieu dans la chair, c’est cela qu’il faut comprendre, Il est là un peu comme lorsqu’on attend quelqu’un, un ami de la famille, l’oncle ou la grand-mère, qui arrive malgré les contraintes sanitaires du transport en TGV. La famille était là pour Noël, pas plus de six évidemment, mais six qui étaient là.

C’est cela les Évangiles de l’enfance : comment une telle nouveauté a-t-elle pu avoir lieu ? Elle a eu lieu d’une façon dont on ne se rend pas trop compte, Il est né d’une femme comme tous les hommes, Il a été emmené en Égypte comme des enfants d’immigrés en exil et Il est là parce qu’Il est comme nous.

Alors si Dieu est là, tout semble simple, nous n’avons rien à attendre de plus, tout est réglé. Mais alors, s’Il est là, que va-t-on faire du passé ? Si Dieu est la nouveauté telle que c’est Lui-même qui instaure un régime nouveau, que va-t-on faire de la Loi ? Va-t-on dire que la Loi, c’est terminé, on n’en parle plus, ça ne sert plus à rien, on laisse tout tomber ? C’est quand même la question, le problème du changement de régime dans une société : si un beau jour on décide cela, que fait-on de ce qu’il y avait avant ?

Certes, il peut y avoir une réponse très simple : ce qui est avant, on le balaie ! C’est en général l’optique révolutionnaire qui ne brille pas toujours par son intelligence mais c’est une solution comme une autre : puisqu’on a changé de régime, ce qui était avant, on ne veut plus le voir. Est-ce que le christianisme, la foi chrétienne, doivent se situer par rapport à l’ancien régime de la Loi en disant : « La Loi, les Juifs, à dégager ! » Si c’est cela, c’est très grave, ça voudrait d’abord dire que Dieu n’est pas capable d’établir une continuité dans son projet si en instaurant un nouveau projet, il faut balancer l’ancien, mais alors que faut-il faire ?

Quand la question se pose à nous à ce niveau-là, Luc nous dit que ce petit événement apparemment sans grande importance, présenter un enfant au Temple selon la Loi et les coutumes, révèle quelque chose dans l’acte même que pose Jésus comme enfant, il nous dit exactement le rapport des deux choses.

En effet, que font les parents ? Ils prennent l’enfant Jésus, ils vont Le présenter au Temple. Tout le monde pense à la purification de la Vierge Marie comme s’il fallait savoir si elle était pure mais ce n’est pas de problème. Il faut Le présenter à Dieu comme on présente tous les enfants premiers-nés mâles. Cela rappelle le moment où Israël a été exposé à la destruction quand il était en Égypte et que Dieu lui a dit : « Chaque fois que tu auras dans ton troupeau un premier-né, tu l’offriras pour dire que ce n’est pas toi qui te maintient en vie et tout garçon premier-né sera circoncis », blessure symbolique pour signifier que désormais tout le monde en Israël appartient à Dieu sur un mode sacrificiel.

On se retrouve devant un texte tout à fait étrange. Jésus Lui-même tout petit, va jusqu’au bout de l’observance de la Loi. Alors qu’Il n’a pas besoin d’être racheté puisqu’Il est Fils de Dieu, Il veut être racheté comme tous les premiers-nés d’Israël le sont par le rite de la circoncision et l’offrande d’un sacrifice pour dire : « Dans mon existence même, dès le départ, Je suis non seulement Dieu au milieu de vous, mais Je suis Dieu, participant au sacrifice, qui ai permis de sauver les Hébreux pendant la nuit pascale de l’Ancien Testament en Égypte ».

Autrement dit, Jésus va jusqu’au bout de l’observance de la Loi. Il ne dit pas que la Loi est finie, Il va jusqu’au bout et applique dans sa propre vie l’ordonnance de la Loi concernant les premiers-nés qui doivent être offerts au Seigneur. Il préfigure déjà ce qu’Il va faire quand Il mourra sur la Croix. En entrant dans le monde, Dieu crée une présence nouvelle mais Il le fait à travers la référence à l’offrande des premiers-nés pour manifester que tout premier-né appartient au Seigneur.

Ce geste de Jésus reprend la Loi à son compte jusque dans la façon la plus intime c’est-à-dire à la fois dans le fait de la circoncision, de l’offrande des colombes et tous les rituels de la Loi mais c’est pour prendre cela à son compte et dire : « Quand je viens, Moi la nouveauté, Je reprends l’ancienneté jusqu’au bout ».

Le deuxième geste, c’est un vieux monsieur, savant dans la Loi, qui est poussé par l’Esprit Saint, c’est-à-dire Celui qui dynamise toute l’histoire du salut et qui dit à Siméon : « Aujourd’hui, tu y vas car tu vas voir la nouveauté ». Le nouveau rejoint l’ancien dans ce qu’il a de plus primitif, la sortie d’Égypte, l’ancien rejoint le nouveau dans ce qu’il a de plus neuf, un enfant qui vient de naître. Si ce n’est pas une conception de l’histoire, alors ce n’est rien du tout !

Aujourd’hui, nous célébrons la possibilité de la rencontre de ce qu’il y a de plus neuf dans la nouveauté avec le plus ancien dans l’ancienneté de la Loi. Les deux sont voulus, guidés par l’Esprit de Dieu qui pousse Marie et Joseph à aller présenter l’enfant au Temple et le même Esprit de Dieu qui pousse Siméon comme vieillard chargé de tout l’héritage de la Loi à aller à la rencontre du Christ et la jonction se fait. À partir du moment où Siméon reçoit l’enfant dans ses bras, c’est l’ancien qui reçoit le nouveau, l’ancien dit simplement ceci : « Maintenant je peux partir, non pas pour me supprimer mais parce que mes yeux ont vu ton salut, lumière pour éclairer les nations, je suis maintenant parti dans l’enchaînement de tout ce qui va permettre au monde ancien, au monde vieilli, de découvrir la plénitude de la nouveauté de ta venue et de ta présence ».

Frères et sœurs, c’est presque dommage que l’on n’ait pas ce texte-là à lire pour le baptême de chaque enfant car c’est la présentation au Temple. Les parents reçoivent la nouveauté d’un enfant mais en même temps, ils sont les héritiers d’un long passé, celui des traditions familiales, culturelles et religieuses, au moment où ils offrent leur enfant par le baptême, ils disent : « Seigneur, nous t’offrons la nouveauté de notre vie de famille, de notre être ensemble et nous voulons simplement que cette nouveauté soit ce qui va régénérer et donner la plénitude de notre vie familiale et de notre foi en Toi dans le mystère même de cette vie nouvelle que nous, le monde ancien, Te présentons pour entrer dans la plénitude de Dieu avec elle et par elle ».

Frères et sœurs, le temps chrétien n’est pas si simple que l’on croit, nous avons la plupart du temps l’instinct de tout découper en tranches, ce qui est symbolisé religieusement par l’agenda, invention presque diabolique. Le temps n’est pas une succession, le temps est une rencontre, c’est cela qui fait la beauté et la grandeur et de la vie humaine et de la foi chrétienne. Amen.