QU'ALLONS-NOUS FAIRE DE NOTRE LIBERTÉ ?

1 Co 6, 9-14 ; Jn 8, 31-36
Célébration du mercredi des Cendres - année B (22 février 2012)
Homélie du Daniel BOURGEOIS


Liberté des grands espaces ?
"Tout m'est permis, mais tout ne m'est pas profitable. – La vérité vous rendra libres".

Frères et sœurs, on aborde toujours plus ou moins, c'est presqu'un réflexe, ce temps du carême en regardant notre vie au passé. Nous venons de chanter : "Nous avons péché contre le ciel et contre toi, oui, Seigneur j'ai péché". C'est curieux le péché, c'est toujours ce dont on parle au passé : j'ai fait cela, maintenant, je suis coupable à cause de ce qui s'est passé avant. Notre réflexe presque primitif au moment où nous entrons en pénitence, c'est un peu de faire mémoire, une mémoire qui n'est pas très reluisante, qui généralement nous pèse un peu. C'est pour cela que nous abordons toujours le carême avec des pieds de plomb, il faut aller se confesser, il faut se souvenir de tout ce qu'on a fait qui n'était pas bien, de tout ce qu'on aurait pu faire et qu'on a raté. Bref, c'est toujours un moment un peu délicat, et le moins qu'on puisse dire, contrariant.

Pourtant, je vous invite ce soir à entrer dans le carême d'une autre manière. Si au lieu de regarder ce qui s'est passé avant, nous essayions quelques instants de nous poser de vraies questions d'avenir ? Ces questions peuvent se résumer en une seule : "Frères, qu'allons-nous faire de notre liberté ?" Cela peut paraître tout bête de poser une question pareille. Voyons, je vais utiliser ma liberté au maximum, je vais essayer de faire de notre mieux, mieux, mieux comme disent les louvettes, je vais essayer de m'améliorer, je vais essayer de gagner quelques abstentions de cigarettes surtout les jours de pénitence, je ferai quelques efforts pour supporter mon entourage, je vais essayer d'employer cette liberté le mieux possible. C'est bien, continuez !

Mais vous sentez bien qu'à force de nous le répéter d'année en année, même si on est encore jeune, ce genre de chose finit par ne plus enthousiasmer non plus. Ni le passé, parce qu'il est trop lourd à porter, ni cet usage de la liberté à la petite semaine où l'on tente vainement de s'améliorer, ne nous paraissent légitimer tant de bruit autour de quarante jours de pénitence et de carême. Quelle est cette question que je pose en nous demandant ce que nous allons faire de notre liberté ? C'est une question beaucoup plus grave et beaucoup plus radicale car c'est une question que la plupart du temps nous avons quand même un peu peur de nous poser.

Voyez-vous frères et sœurs, dans la plupart des religions, je dirais que le système qui les tient, c'est de cadrer l'homme suffisamment pour que vis-à-vis de ce domaine qu'on appelle le divin, qu'on appelle le religieux ou le sacré, pour que l'homme ait quelques repères suffisants qui lui permettent de se dire : je peux faire çà, je ne peux pas faire çà. C'est pourquoi la plupart des systèmes religieux, quand on les observe en historien, ou en spécialiste de l'histoire des religions, sont basés sur un certain nombre de codes, d'interdictions, d'orientations, qui finalement, d'une manière ou d'une autre, limitent, cadrent et orientent notre liberté. Bon nombre de ces systèmes religieux ont réussi à tenir l'humanité pourquoi ? pour une raison très simple, c'est parce que l'homme est inconsciemment attentif au danger de la liberté. Si l'on disait aux hommes : faites ce que vous voulez, cela plaira toujours à Dieu, vous imaginez un peu le charivari humain qui en résulterait !

Nous aussi, comme chrétiens, hélas, nous participons un peu à ce réflexe et à cette mentalité, nous éprouvons notre être religieux comme une série d'interdits et de commandements, il faut essayer de s'améliorer dans tel domaine, il faut éviter cela, etc … Nous vivons notre existence religieuse comme une sorte de débat, de négociation très servile (il y a toujours un jésuite qui sommeille au fond de notre cœur), et nous nous disons : je peux aller jusque-là mais pas plus loin que cela. Cette attitude religieuse qui existe depuis la nuit des temps qui impose des tabous, qui impose des règles absolument intouchables, elle donne un pouvoir au clergé, oui, tu peux, tu ne peux pas … Au fur et à mesure qu'on s'est embourbé dans ce système, l'humanité peut-être donnait l'impression de progresser, de mieux obéir à ses règles et à ses coutumes, mais en réalité, le danger était de se retrouver devant un certain vide. Car le vrai régime de notre liberté est-il simplement de savoir ce qu'on doit faire et ce qu'on ne doit pas faire ?

Si j'ai choisi ces textes un peu étonnants ce soir, l'un de saint Paul, l'autre de saint Jean, c'est parce qu'ils me paraissent être révélateurs de ce que le christianisme a apporté de radicalement neuf. Comme c'est Dieu lui-même qui s'est révélé à l'homme, il n'a pas pu faire moins que de lui révéler qui il était pour lui, Dieu. La révélation chrétienne ce n'est pas simplement Dieu qui nous délivre quelques secrets avant que dans le Royaume des cieux, nous contemplions la Trinité. La révélation chrétienne c'est non seulement Dieu qui commence à révéler le fond même de son amour créateur et sauveur, mais c'est surtout un acte par lequel il dit à l'homme : TU ES LIBRE. Cette parole-là je ne suis pas sûr que nous soyons vraiment prêts à l'entendre.

Une religion qui nous guide et qui nous cadre, cela nous arrange tous très bien. Une religion qui aurait un peu de contrainte, un peu de serrage de vis, finalement, ce n'est pas si mal, c'est sécurisant. Or, désolé, aussi bien Jésus dans saint Jean, à ces juifs qui avaient cru en lui, et ils n'étaient pas nombreux, et qui leur dit : "Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres". Vous connaîtrez la vérité de mon amour, vous allez vous trouver non seulement devant l'indépassable grandeur de mon amour mais vous allez vous trouver, vous aussi, devant l'abîme de votre liberté. Cela vous rendra libres, mais cela vous coûtera cher ! Saint Paul dit à peu près la même chose à ses Corinthiens, qui eux aussi, même s'ils étaient un peu débauchés et qu'ils vivaient parfois un peu n'importe comment, vivaient dans un paganisme qui avait complètement modifié leur comportement. Quand Paul doit leur parler pour leur dire : voilà ce que vous étiez, mais maintenant tout est permis, il leur dit que non seulement il faut quitter le péché et les mauvaises habitudes dans lesquelles ils étaient, il faut aussi quitter la crainte du défendu, et il faut se retrouver devant cette affirmation émise au nom du Christ : tout vous est permis !

Le carême, c'est cela : tout nous est permis. Si le carême ne sert pas à nous faire redécouvrir par une véritable démarche intérieure l'immense prix de la liberté que Dieu a voulu nous donner dès le départ et dont nous avons sans cesse mésusé, si nous ne faisons pas cela, nous passons à côté de toute démarche de conversion. La conversion, c'est toujours le geste par lequel l'homme revenant sur lui-même à la lumière de Dieu pour essayer de découvrir qui il est, découvre à ce moment-là quelque chose lui échappe à lui-même qui est la liberté dont il a été gratifié depuis le début. Nous sommes libres. C'est une vérité qui a fini par passer un peu dans la culture occidentale, qui s'est souvent fourvoyée, qui est souvent devenu libertaire, qui est souvent devenue n'importe quoi. C'est une compréhension de la liberté qui, ivre d'elle-même, a pu sombrer dans les pires travers, se croire maître et seigneur de tout, imaginer qu'aujourd'hui par le pouvoir technique, une liberté peut se donner n'importe quel droit et de faire n'importe quoi, mais ce n'est pas cela que Paul veut dire. Paul ne demande pas aux chrétiens de reconnaître leur liberté pour s'enivrer d'elle, mais il révèle à ces chrétiens qu'il leur a été donné la liberté pour qu'ils en mesurent tout le poids.

Si on veut répondre : qu'allons-nous faire de notre liberté ? Nous avons deux réponses. La première consiste à dire : puisque j'ai la liberté, maintenant, je fais ce que je veux. Puisque ma liberté m'ouvre des possibilités, c'est moi-même qui vais décider de ce qui sera l'objet de l'épanouissement de ma liberté. Là, il est évident, qu'on peut faire ce qu'on veut ! On peut investir dans le pouvoir, dans la richesse, dans la débauche, tous les goûts sont dans la nature. Est-ce cela que nous devons faire de notre liberté ? La liberté de l'homme est-elle un pouvoir radical sur soi qui consiste à pouvoir se vouer à n'importe quoi ?

Non, et c'est la deuxième réponse. Paul dit après : quand vous avez reçu la liberté, parce que vous vivez le corps est pour le Seigneur et le Seigneur pour le corps (corps, entendez ici la personne humaine – dans un autre passage, saint Paul dit une chose analogue, il dit : offrez vos corps en hostie vivante à Dieu), le Seigneur est pour votre personne libre et votre personne libre est pour le Seigneur. Il faut découvrir que la dimension propre de notre liberté avec cet abîme qui l'ouvre, ne peut trouver sa dimension, sa mesure et sa destinée que pour Dieu et pour Dieu seul. C'est cela la démarche du carême. A ce moment-là la question de notre liberté pose radicalement notre manière et plus encore notre raison d'être, si nous pouvons avoir reçu le don de la vie, s'il nous a été donné une telle liberté, nous ne pouvons en aucun cas l'utiliser comme nous voulons. "Tout est permis, oui, mais tout n'est pas profitable", la liberté ne se trouve pas dans n'importe quoi. La liberté elle se retrouve essentiellement dans ce face à face avec Dieu, c'est-à-dire avec celui qui lui a donné cette capacité de l'atteindre.

La manière dont Dieu s'y prend est fort simple c'est pour cela que la tradition chrétienne a privilégié le jeûne et la pénitence. Le jeûne et la pénitence ne sont pas des privations, en les considérant de cette manière, nous les regardons par le petit bout de la lorgnette de notre regard. Le jeûne et la pénitence sont la manière de libérer en nous ce qu'il y a de plus grand et de plus exigeant, là où notre liberté doit se tourner au lieu sans cesse d'investir sur tout ce qui habituellement l'occupe. Le jeûne ne commence pas par rapport aux aliments, il commence par rapport à la liberté elle-même. Quand la liberté dit : ça je peux m'en passer parce que cela ne me donne pas Dieu, là il y a jeûne. Chaque fois que ma liberté reconnaît que dans le désir qu'elle porte en elle et qui voudrait se contenter ou se satisfaire de tel ou tel objet et que je dis, non, cela ne satisfait pas mon véritable désir, là commence le jeûne. C'est la grandeur du jeûne, de la pénitence. C'est être confronté à toutes les possibilités, à tous les objets possibles de notre désir et pourtant de dire chaque fois : non, je ne peux pas y trouver ce que je dois être comme une créature libre sous le regard de Dieu.

Frères et sœurs, la démarche que nous faisons ce soir n'est pas une petite affaire. Ce n'est pas simplement d'essayer d'éviter un vieux comportement traditionnel qui existe depuis très longtemps dans notre religion. Ce n'est pas une mesure disciplinaire de l'Église que nous essayerions d'accomplir pour devenir plus vertueux. Non, mais c'est véritablement la rencontre radicale avec nous-même dans notre liberté. Tant que nous n'avons pas perçu ce poids immense de notre liberté et de son ouverture au mystère de Dieu, nous risquons de faire de notre carême une sorte de gymnastique, d'exercice d'assouplissement et de passer bien loin de son rôle essentiel : le rencontre renouvelée de notre liberté avec la puissance de l'amour sauveur de Dieu.

 

AMEN