LE CARÊME ÉCOLE DE LIBERTÉ
Rm 7, 14-23 ; Lc 12, 49-53
Célébration du mercredi des Cendres - année B (25 février 2009)
Homélie du Daniel BOURGEOIS
Effectivement, il est possible que parfois certains chrétiens aient interprété la démarche du carême comme une sorte d'exercice de discipline rigoureuse dans laquelle ils devaient obéir également à une loi. Il faut pendant quarante jours, vivre de façon plus stricte, se priver, jeûner, prier davantage il est à craindre parfois que notre approche du carême soit simplement la manifestation de l'animal rétif en nous, qui n'a pas envie d'obéir. De fait à ce moment-là, cette discipline du carême nous paraît à la fois comme une imposition gratuite et arbitraire de Dieu, et d'autre part, propre à susciter le pire de la révolte du fond de notre cœur. C'est pourquoi beaucoup de chrétiens aujourd'hui ont essayé radicalement de faire l'impasse du carême. Il n'est plus ce temps dans lequel on se retrouve confronté à la rigueur d'une loi venant de Dieu. Le problème est de savoir si vraiment le carême, c'est cela pour les chrétiens ? Et je vais vous soulager tout de suite, cela n'a pas grand-chose à voir.
En effet, la raison d'être du carême, mais les chrétiens l'ont terriblement oublié, c'est que le carême est le temps d'accompagnement des catéchumènes vers la fête de Pâques, dans leur marche vers leur baptême. C'est, comme on le dit dans le sport, la dernière ligne droite pour les catéchumènes. Ils ont pendant plusieurs années essayé d'assimiler un nouveau statut de vie, de nouvelles manières d'exister, éventuellement, renoncer à un métier s'il était considéré comme incompatible avec la profession de foi chrétienne. Et voici qu'à un moment donné, environ un mois avant la célébration de leur baptême, de la démarche par laquelle ils deviennent enfants de Dieu, voici que l'Église les entouraient de façon plus intense et plus profonde par sa prière.
Ces dernières étapes étaient véritablement pour les catéchumènes le moment le plus difficile, comme d'ailleurs dans une course, c'est généralement la dernière ligne droite qui est la plus difficile. La communauté chrétienne, dès le début de l'existence du carême, ne s'est pas tellement fixée suer le problème des quarante jours. Elle s'est fixée plutôt sur l'idée que au moment où les catéchumènes allaient accomplir cette démarche décisive, il y avait un temps extrêmement dangereux, plein de tentations, de désir de reculer, de découragement, de céder. Il y avait un moment, où, comme dans toute grande décision (pensez à certaines personnes au moment de se marier, ou à certains prêtres quand ils vont s'engager dans la vie presbytérale), il y a comme une sorte de vertige qui saisit et cela peut provoquer des épreuves terribles. L'Église et la communauté, avaient décidé, et c'est cela qui est très beau, de dire aux catéchumènes au moment où ils étaient dans ce dernier tournant : on est là pour t'aider. Nous-mêmes, parce que c'était la plupart du temps des communautés composées de baptisés adultes, nous-mêmes nous sommes passés par là et nous sommes avec toi, autour de toi, près de toi pour partager ce moment d'épreuves.
Du coup, le carême a pris au moins dans ses premiers moments les plus significatifs et les plus importants de la tradition ancienne, le carême a pris cet aspect où toute une communauté à travers la fragilité de ces jeunes plantes qui allaient recevoir la grâce du baptême dans la nuit de Pâques, cette communauté ré-éprouvait elle-même sa propre fragilité en face du projet que Dieu avait eu pour chacun des hommes et des femmes de cette communauté au moment de leur baptême.
Autrement dit, le carême n'était pas cette lutte, cet effort à la force du poignet pour montrer qu'on était capable de faire quelque chose pour Dieu, conformément à une loi et de vaincre je ne sais quelle résistance au fond de nous-même. Bien sûr qu'il y a toujours cela, mais d'abord, c'était le ressaisissement de soi dans la fragilité de sa liberté. Le carême, c'est le moment qui nous est donné pour refaire l'itinéraire de notre liberté dans le mouvement même qui nous conduit à Dieu. De ce point de vue-là, le carême est ce qu'on peut appeler une initiation. Une initiation, c'est la méthode Assimil, et un certain nombre de cours ou d'exercices dans lesquels on ne retrouve pas simplement les rudiments, mais surtout les données fondamentales d'une science, d'une pratique, ou d'une coutume.
Le carême, c'est exactement cela. Chacun d'entre nous est invité par Dieu à se ré-initier à la liberté. Le carême, au fond, c'est l'école de la liberté. Ce n'est pas l'école de la contrainte, de la soumission, de l'obéissance aveugle, quarante, jours, donc, je fais quarante jours, il ne faut pas manger, donc je ne mange pas ! Le carême, c'est le fait de mettre en œuvre des vieux moyens traditionnels, le jeûne, la prière, mais de se reconcenter sur ce mystère de notre liberté et plus spécialement cette liberté telle que nous l'a exposée saint Paul dans la première lecture. Car bien sûr, si le moment de préparation des catéchumènes et de l'accompagnement de l'Église dans cette étrape est si fragile et si délicat, c'est parce que la liberté elle-même de l'homme est le lieu permanent de ce conflit.
Trop souvent, nous avons une conception de la liberté aujourd'hui, qui est celle du poète latin : chacun se laisse attirer par son désir, autrement dit, chacun finit par tomber du côté où il penche. A ce moment-là, la liberté est une sorte de vague consentement à une tendance dominante en nous-même, si elle est bonne, tant mieux, si elle est moins bonne, tant pis ! Aujourd'hui, on n'a jamais autant parlé de liberté, mais on ne l'a jamais autant caricaturé. Aujourd'hui, il est très rare que l'on imagine la liberté comme le lieu d'un véritable combat pour une adhésion à une réalité intérieure qui est de devenir soi-même sous le regard de Dieu.
Et pourtant, frères et sœurs, c'était ce que saint Paul avait si bien expliqué. Il disait : si je ressens à l'intérieur de moi-même une telle tempête et un tel ouragan, c'est parce que la Loi est là qui me montre les déficiences profondes de mon être, qui me montre les fragilités essentielles de ma liberté et je ne veux pas les voir. Il y a dans chacun d'entre nous, une puissance d'aveuglement qui est à proprement parler, incroyable. C'est précisément face à cette puissance d'aveuglement que l'Église dit aussi bien aux catéchumènes qu'à nous tous : retrouvez un regard lucide et vrai sur votre liberté. Mais comment ? Est-ce que nous allons être simplement les spectateurs impuissants de cette déroute intérieure ? Est-ce que cela va être simplement comme saint Paul le décrit à un moment de ce passage, que je vais basculer du côté du péché, comme si c'était le péché qui pèse en moi et que je n'y peux rien ? Précisément Paul dit que ce dilemme quand on l'a éprouvé au plus profond de soi-même, que ce soit en train de se préparer au baptême ou que l'on ait déjà vécu des années de vie baptismale, ce dilemme-là, on ne peut en retrouver le sens et en sortir, que si on se laisse saisir par la grâce de Dieu.
Au fond, un carême, cela devrait être d'abord le moment d'une sorte de réconciliation pas simplement avec soi-même, parce qu'on pourrait toujours soupçonner de la complicité, mais une réconciliation avec un Dieu qui lui, nous réconcilie avec nous-même. Lui qui a dit qu'il était venu apporter le feu sur la terre, qu'il était venu apporter la division aussi bien à l'intérieur de la famille qu'à l'intérieur de chacun d'entre nous, Dieu connaît ces divisions mieux que quiconque, et il est le seul capable d'éclairer et de donner les moyens de les surmonter. Mais il ne faut pas s'y tromper. Si nous imaginons une seconde que nous pourrions être les agents de notre réconciliation intérieure, nous nous prendrions peut-être pour des sages, mais comme le dit encore saint Paul, en fait, nous serions des fous. Car qui peut croire qu'il maîtrise par sa liberté ce qu'il a à devenir ? Quelle est cette illusion moderne si folle d'un homme qui croit s'accomplir par sa propre liberté, seul ? En fait, quand on vit ce combat intérieur, quand on commence à voir que Jésus est venu jeter le feu sur la terre et dans le cœur des hommes, alors on s'aperçoit que lui seul peut être l'origine, la source et l'accomplissement de cette réconciliation.
Soyons dans ce monde-ci, soyons plus spécialement auprès de ceux qui cherchent, de ceux qui font le dernier chemin de la foi et qui se préparent au baptême, soyons auprès de nous-même et de nos proches ces témoins d'une réconciliation que nous ne pouvons pas nous donner nous-même. Cela ne peut pas être un dû ou un satisfecit par rapport à la Loi, mais une réconciliation qui est vraiment de nous laisser saisir pour que nous retrouvions notre unité non pas par nous-même et à notre propre mesure, mais que nous retrouvions cette unité sous le regard de Dieu et par sa seule grâce.
AMEN