LE LOOK SPIRITUEL OU LE CULTE DE SOI

Rm 12, 1-2 ; Lc 18, 9-14
Célébration du mercredi des Cendres - année A (6 mars 2008)
Homélie du Daniel BOURGEOIS

 

J'imagine la réaction de certains d'entre vous en entendant un fois encore cet évangile du pharisien et du publicain : bon, ça va, on est revenu encore ce soir pour les cendres et on va encore nous faire de la morale pour nous dire que toutes nos actions ne valent rien, que nous sommes tous de bons catholiques et donc des pharisiens, et que tout ce que nous allons pouvoir faire ne sert à rien alors que nous devrions essayer de cultiver cette humilité du publicain. Finalement, allez pécher gaiement dans la vie, et simplement de temps en temps, faire un petit tour dans l'église en disant : "Seigneur, je ne vaux pas grand-chose, mais finalement, je suis bien mieux que ces hypocrites de 'cathos' qui vont à la messe et qui vont recevoir les cendres". Bref, frères et sœurs, ce texte d'évangile pourrait profondément nous décourager et nous dire que c'est pour la cent cinquantième fois peut-être, pas le nombre de carêmes, mais le nombre de résolutions qu'on a pris dans la vie, que nous sommes en train de remettre sur le chantier cet ouvrage impossible de la conversion et de la perfection spirituelle et que tout cela ne sert à rien ! Eh bien oui ! C'est vrai, c'est comme ça ! Donc, ce soir, autant vous le dire, qu'aucun d'entre nous ne soit dupe : nous nous retrouverons à la veille d'entrer dans la semaine sainte dans la même situation, nous serons encore des pharisiens, nous aurons fait quelques bonnes œuvres, et nous serons peut-être un peu contents de nous-mêmes, mais comme nous sommes des êtres qui vivent à l'époque moderne, nous serons peut-être contents de nous-mêmes mais sans illusion.

Pourtant, si j'ai choisi ce texte, c'est parce qu'il a quand même quelque chose de très profond à nous dire et qu'il nous met directement sur la piste de ce que peut être la conversion. En effet ce texte est très moderne. Pourquoi ? Parce qu'il y a toute une manière de vivre actuellement dans notre monde moderne qui consiste sans arrêt à se cultiver comme les jeunes le disent aujourd'hui, "un look". Il n'y a pas que le look "Figaro Madame". Il n'y a pas que le look "Libé", mais il y a du look partout. Il y a du look dans notre vie professionnelle. Il y a du look dans notre vie sociale, il y a du look dans nos relations amicales et familiales. Partout, il y a cette espèce de costume plus ou moins bien taillé pour lequel nous dépensons des sommes folles d'intelligence pour essayer de cultiver le mieux possible ce qu'on pourrait appeler l'image de soi.

Nous espérons tellement que ce visage, cette composition personnelle, que ce soit par les occupations, les agendas, les programmes, les titres, les figures que l'on veut afficher, on a tellement envie que les autres nous prennent pour ce que nous voulons passer auprès d'eux. C'est vrai que c'est un travail épuisant parce que c'est une sorte de maquillage beaucoup plus complexe que la manipulation du rimmel et de la poudre aux yeux. C'est un maquillage qui est fait de petites doses, de petits actes, de petits gestes au jour le jour et qui font que petit à petit, il y a comme une sorte de carapace, une sorte de look que nous cherchons à imposer partout.

En fait, le pharisien lui-même était l'un de ceux-là. Le travail du pharisien c'est le look du juste, de l'homme pieux, le look de celui qui s'y connaît en affaires divines, le look de celui qui sait comment s'y prendre avec Dieu et qui donc, vient le lui raconter fièrement en lui disant : "Tu vois, j'ai bien appliqué la méthode".

Mais, ne nous trompons pas. Il y a quelque chose de cela aussi chez le publicain. En fait, le publicain est pécheur, mais il l'a largement cherché. Son travail ne lui est pas tombé sur le dos malgré lui. S'il tond les gens pour récupérer un peu plus d'impôt qu'il ne devrait en ramasser, il sait fort bien ce qu'il a fait. S'il veut cultiver le look de la puissance, le look de la considération sociale, lui aussi sait comment faire. En réalité, et c'est pour cette raison que Jésus choisit ces deux personnages, l'un comme l'autre sont prisonniers du visage qu'ils ont donné. Ce qui est bouleversant dans cette parabole, c'est que ces deux hommes montent au temple et finalement, on se demande pourquoi. Mais ils y vont tous les deux avec au moins ceci en commun : ils sont tous les deux prisonniers du personnage qu'ils se sont construits et du look qu'ils veulent donner.

Or, de ce point de vue-là, que nous le voulions ou non, nous sommes tous et pharisiens, et publicains. Que ce soit dans les "bonnes œuvres", ou que ce soit dans les petites méchancetés que nous commettons régulièrement, c'est le même travail, c'est le même projet : c'est le culte de soi. L'intérêt de l'évangile consiste en ceci : au moment du carême il nous invite à une prise de conscience radicale, qui peut être instantanée et décisive, même si nous continuons après à jouer à ces jeux dangereux du look et qui est de dire : maintenant, plus du tout le culte de soi. Maintenant, le culte de soi, c'est fini. Pourquoi ? Ce n'est même pas une décision sous la grâce, c'est presque avant le don de la grâce. C'est une décision toute simple par rapport au jeu dans lequel nous sommes entraînés presque malgré nous, de prendre un moment de recul et de se demander où tout cela nous mène. A un moment où l'autre dans notre vie, il faut passer par là. Il faut passer par ce moment où l'on s'aperçoit que tout ce que nous essayons de vivre et d'engager d'une manière ou d'une autre, il y a sans cesse une espèce de petite croûte qui durcit et se rigidifie et nous empêche de retrouver la véritable identité de ce que nous sommes. Il y a cette sorte de déprise de l'image de soi. Je sais, cela peut de temps en temps être utile pour nous redonner un peu le moral ou le goût de vivre, mais sur le fond, quand on est véritablement lucide là-dessus et que tout à coup on se rend compte que pour le bien comme pour le mal, en réalité l'idole qui est présent dans l'un comme dans l'autre, c'est l'idole qui s'appelle "soi-même".

Frères et sœurs, c'est cela que signifie ce geste des cendres ce soir, c'est comme une sorte de préliminaire au carême. Ce n'est peut-être pas encore la grâce qui agit et transforme le cœur humain et qui lui donne petit à petit de resplendir de la sainteté du Christ mort et ressuscité, cela peut venir tout doucement. Mais les cendres, c'est ce moment zéro où l'on se dit : où est-ce que j'en suis du culte de moi-même. Il se passe à ce moment-là quelque chose qui s'est passé pour le publicain, mais qui ne s'est pas passé pour le pharisien. Peut-être qu'au fond, le pharisien était tellement étanche qu'il n'a même pas pensé à se poser la question. Peut-être que "la supériorité" du publicain c'est qu'à un moment donné, cette carapace le serrait tellement aux entournures qu'il a pensé que l'heure était venue de lâcher cela.

Frères et sœurs, c'est simplement le geste que nous sommes appelés à faire ce soir. Quand on reçoit de la cendre sur la tête, cela veut dire que là il n'y a plus de faux-semblant, il n'y a plus de Régé-color, il n'y a plus de brushing, il n'y a plus de boucles, il n 'y a plus que des cendres sur la tête. On ne peut plus devenir une idole ni pour soi-même, ni pour les autres, on est là simplement devant Dieu.

 

 

AMEN