QUAND MON PROCHAIN SE FAIT VISAGE DE DIEU

Dt 4, 5-9+32-35

(17 février 1988)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

D

epuis la nuit des temps, les peuples ont toujours été hantés par le mystère de la présence de leurs dieux. S'il y a eu des artistes pour façonner des idoles, pour sculpter le visage de leurs dieux, pour les peindre sur les fresques des temples, pour les évoquer par de la musique et par des danses sacrées, c'est parce que toujours l'homme s'est posé la question du mystère de la présence de son dieu.

       L'homme est un être qui veut savoir où est son dieu, l'homme est un être qui veut rencontrer le visage de son dieu. Et si notre époque moderne est le seul témoin de toute l'histoire à avoir été marquée fondamentalement par l'athéisme ou l'agnosticisme, le refus ou l'hésitation ou l'incapacité de poser la question de Dieu, il faut bien reconnaître que, toujours, dans la plupart des cultures, la grande question, la grande fièvre qui traverse le cœur et l'esprit de l'homme, c'est ce pressentiment, cette recherche du divin, de Dieu ou des dieux, ce pressentiment que d'une certaine manière cette présence du divin affleure partout et qu'on pourrait presque, pour ainsi dire, le matérialiser dans les sources ou dans les bois ou dans les fontaines ou dans je ne sais quelle grande activité humaine. Les peuples ont péché par idolâtrie certes, mais il y avait dans leur idolâtrie même un témoignage qu'ils pressentaient cette proximité de Dieu.

       Or pour que Dieu soit proche, il faut qu'Il veuille s'approcher. Si nous sommes nous-mêmes les héritiers de la foi de nos pères, que ce soit celle d'Israël, que ce soit celle des apôtres, c'est parce qu'aujourd'hui encore nous pouvons dire : "quelle est la grande nation qui peut se targuer d'avoir des dieux aussi proches que notre Dieu s'est fait proche de nous ?" comme nous l'entendions tout à l'heure dans le Deutéronome. Israël et l'Église ont la prétention inouïe de clamer à la face du monde que Dieu est venu et que Dieu s'est fait proche et qu'Il a répondu à cette attente des hommes et qu'Il est venu la combler au-delà même de ce que les hommes pouvaient attendre et espérer. Dans tout le texte du Deutéronome dont nous avons lu un extrait, c'est le mystère d'un Dieu qui donne sa loi, qui donne ses commandements, qui dit : "Aime le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toutes tes forces, de toute ton âme, aime ton prochain comme toi-même". Une phrase, un appel si beau et si grand. Lorsque Jésus Lui-même voudra résumer toute la Loi, Il reprendra cette phrase même du Deutéronome. Dieu a donné à son peuple les commandements qui nous approchent de Lui.

       Il y a là déjà un premier point de réflexion en ce moment où nous entrons en carême comment recevons-nous la loi et les commandements ? Est-ce que nous les recevons comme des barres à franchir à la manière des épreuves de saut en hauteur ? comme des normes, à satisfaire comme dans un processus de production ? comme un contentement à nous procurer comme si l'enjeu de la loi était de nous façonner nous-mêmes en idoles parfaitement vertueuses et morales ? Ou bien est-ce que nous accueillons la Loi et les commandements comme ces paroles qui nous sont données pour nous rendre proches de Dieu ? Y a-t-il un dieu qui s'est fait aussi proche de vous que Celui qui vous a donné sa Parole pour que vous soyez proches de Lui ? Vous connaissez le proverbe chinois "lorsque le doigt montre la lune, l'imbécile regarde le doigt". Pour la Loi et les commandements, c'est la même chose, il ne faut pas regarder le doigt, il faut regarder la lune. Il ne faut pas regarder le commandement simplement comme un but à atteindre, mais comme un moyen qui nous a conduit et qui nous a été donné pour nous conduire vers le seul et vrai unique but : Dieu et son Amour qui vient au-devant de nous.

       Mais cela n'a pas suffi à Dieu. Dieu veut aujourd'hui nous rencontrer par une Parole vivante, une Parole la plus étonnante qui soit, une Parole infiniment plus proche que la Loi ne peut être proche de notre cœur, quelque chose qui nous rend Dieu immédiatement proche, à portée de la main. Dieu a dans son cœur un si grand désir de se rendre proche qu'Il s'est fait Lui-même l'un de nous. Et c'est le mystère de sa venue dans la chair. Mais d'une manière extraordinaire Il veut continuer à être proche de nous car Il nous a dit : "tout ce que vous faites à l'un de ces plus petits, c'est à Moi que vous le faites". Dieu se rend accessible dans son désir infini d'être proche de l'homme, Dieu se rend proche de nous dans la nudité de celui qui n'a pas de quoi se vêtir, dans la faim de celui qui n'a pas de quoi se nourrir, dans l'épreuve de celui qui est prisonnier, dans la souffrance de celui qui est malade.

       Peuple de Dieu, ce soir, y a-t-il un Dieu qui aurait pu se rendre aussi proche que ce Dieu-là ne s'est rendu proche de nous ? Un Dieu qui s'attache au cœur de chacun de nos frères de telle sorte que, lorsque nous entrons dans le secret de ce cœur de notre frère, nous touchons là le cœur de Dieu. Il est étonnant que dans cette page d'évangile que nous venons d'entendre tout le monde semble n'y voir que du feu, et ceux qui ont fait le bien à leurs frères dans la détresse et ceux qui n'ont pas voulu leur faire du bien et qui les ont négligés dans leur souffrance. Personne ne s'est rendu compte de ce fait étonnant que Dieu était là. Et il faut que le Roi de gloire Lui-même vienne en personne pour dire : "mais j'étais là dans le cœur de ceux qui avaient faim, de ceux qui avaient soif, de ceux qui étaient prisonniers, malades, nus pour qu'à ce moment-là les hommes ouvrent les yeux et disent : "mais ce n'est pas possible, c'était Toi ?"

       Frères et sœurs, s'il ne faut retenir de ce soir qu'une seule chose : n'attendons pas la fin des temps, faisons pour ainsi dire de cette entrée en carême et de ce carême la répétition générale du jugement dernier, faisons tout pour que nous découvrions petit à petit, avec des yeux neufs, la présence et la proximité inouïe de notre Dieu au cœur de chacun de nos frères. Après tout, faire pénitence c'est peut-être essentiellement cela. Bien sûr que nous avons quelques regrets d'avoir raté des occasions, et c'est cela un des aspects de la pénitence, mais à quoi servirait-il de tant regretter les occasions manquées si c'était pour continuer à les manquer ? Si au fond la pénitence n'était qu'une manière, non pas de nous retourner vers le péché passé, mais de nous ouvrir vers la grâce qui vient. Si la pénitence c'était tout simplement voir venir, non pas n'importe qui ou n'importe quoi, mais le Seigneur qui vient. Si l'Église tout entière en état de pénitence était simplement ce peuple qui, dans le cœur de chacun de ses frères, dont chaque membre dans le cœur de chacun de ses frères, voit venir son Dieu, le voit venir pour lui, pour le frère qui souffre et pour tout homme juste qui attend et qui espère. Frères et sœurs, si nous faisions de ce carême un envol, un élan joyeux à la rencontre de la grâce qui vient à nous, si vraiment cette conversion, ce retournement du cœur, c'était tout simplement cela savoir regarder un frère et lire dans la brisure de sa détresse le mystère d'un Dieu qui vient à Lui et à nous, d'un seul coup.

       Voilà pourquoi nous sommes ici ce soir, voilà pourquoi nous sommes invités à ce carême. Il ne faut pas que nous nous fassions des faces de carême, précisément il faut faire tout l'inverse, il faut nous faire des faces, des visages qui traduisent quelque chose du Dieu qui vient, pour qu'au jour de Pâques et dans la nuit de Pâques, quand Il surgira comme un feu, nous ne soyons pas surpris mais au contraire étonnés, émerveillés comme des enfants qui voient revenir leurs parents après un jour de voyage.

       Frères et sœurs, voilà le temps favorable, voilà le jour du salut, une pénitence qui ne nous fait pas ruminer, revenir sur nous-mêmes, qui ne nous enferme pas un peu plus dans notre péché, mais qui fait casser les limites et le gangue qui pèsent sur notre cœur, simplement par la grâce qui vient, par le sourire de Dieu et sa tendresse qui se rend la plus proche qui soit dans le cœur de chacun de nos frères.

       AMEN