SOLIDAIRES AVEC TOUS LES HOMMES DANS LE PÉCHÉ ET LE PARDON

2 R 5, 1-14 ; Lc, 15, 1-7
Célébration du mercredi des Cendres - année A (1er mars 2006)
Homélie du Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, nous sommes venus ce soir, en ce premier jour du carême pour retourner, (c’est le sens du mot convertir), retourner notre cœur, ou, plus exactement, pour laisser Dieu retourner lui-même notre cœur. Nous sommes cette brebis égarée, cette brebis qui s’est perdue, et nous venons pour que le Christ Jésus nous prenne sur ses épaules et nous ramène de notre errance. Nous sommes comme Naaman, atteints de lèpre, la lèpre de notre péché, qui ronge notre cœur comme la maladie rongeait la chair de Naaman. Nous sommes venus pour nous laisser guérir.

Si l’Église nous propose, en ce temps de carême, ces textes, c’est bien entendu pour nous faire comprendre à quel mystère de transformation nous sommes appelés. Mais en même temps, cet épisode de la guérison de Naaman s’opère par l’eau du Jourdain. C’est en se plongeant dans l’eau du Jourdain que la chair de Naaman redevient nette comme celle d’un petit enfant. Cette eau du Jourdain ne peut pas ne pas évoquer l’eau du baptême, celle qui est à l’origine de notre vie d’enfant de Dieu. Vous le savez ce temps du carême, avant d’être celui de notre conversion personnelle, individuelle, est celui de la préparation des catéchumènes au baptême qu’ils recevront dans la nuit de Pâques. Dans notre communauté chrétienne, trois jeunes gens, Arnaud, Clément et Yvan, et aussi un certain nombre de jeunes en âge de catéchèse, vont recevoir le baptême dans la nuit de Pâques. Dès dimanche prochain, ils vont se rassembler à la cathédrale pour l’Appel décisif que leur adressera l’évêque, l’appel à la conversion baptismale. J’espère que nous serons nombreux à les entourer pour cet Appel décisif, et que nous serons nombreux aussi pendant les dimanches de carême où ils accompliront les étapes par lesquelles ils vont, à travers la découverte du Credo, la découverte du Notre Père, la découverte des exorcismes, s’avancer pas à pas vers ce baptême.

Donc, la première raison pour laquelle nous sommes là ce soir, c’est pour célébrer ensemble cette conversion des catéchumènes et de toute notre communauté avec eux. Notre démarche pénitentielle de carême n’est pas exactement la même que celle que nous accomplissons quand nous venons individuellement nous confesser. Certes, la confession se situe au secret le plus intime du cœur, et elle ne peut être qu’absolument personnelle. Et pourtant, il me semble important que nous découvrions que cette démarche sacramentelle, cette démarche de conversion, de pénitence, de pardon, de réconciliation, cette démarche est une démarche que nous vivons ensemble, les uns avec les autres. Nous ne sommes pas simplement chacun pour soi avec notre poids de péché, si lourd soit-il, nous sommes ensemble pour célébrer la miséricorde de Dieu qui nous appelle, qui vient nous chercher, qui nous prend sur ses épaules, qui nous guérit.

Je pense qu’il faudrait que, très concrètement, nous vivions cette démarche de ce soir comme étant non pas simplement l’addition de nos démarches individuelles, mais une sorte de multiplication de ces démarches, par leur communication intime les unes avec les autres. Pour cela, je voudrais en quelques mots, vous rappeler combien notre péché,- c’est bien le nôtre, hélas, et c’est bien nous qui en sommes responsables et qui l’avons commis-, combien notre péché intéresse aussi nos frères, combien notre péché est communautaire.

Tout d’abord, je pense que les péchés que nous avons commis personnellement sont, plus souvent que nous ne le pensons, des péchés qui atteignent nos frères, non seulement parce que nous commettons des injustices, non seulement parce que nous nous laissons aller à la haine ou au mépris, mais parce que, plus profondément, tout péché, toute faute, tout refus d’amour est une déperdition de force spirituelle pour l’humanité tout entière. Chaque fois que nous commettons une faute, fût-elle la plus secrète, même si elle ne fait de tort à personne, même si personne ne saura jamais la faute que nous avons commise, toutes les fois que nous péchons, nous faisons baisser le niveau d’amour de l’humanité tout entière. Tous nos frères en sont atteints. Nos péchés ne sont pas « chacun pour soi », nos péchés sont comme une tache d’huile. Ils font trébucher toute la communauté qui nous entoure et dont nous faisons partie. Il est extrêmement important que nous comprenions cela : c’est, en quelque sorte, l’envers de la communion des saints, mais c’est aussi vrai. De même que tout ce que nous faisons par amour peut aider nos frères, ceux que nous connaissons et ceux que nous ne connaissons pas, et leur apporter ce surcroît d’amour dont ils ont besoin pour sortir de leur pauvreté, de leur misère, de même que tout acte d’amour peut aider l’autre, de la même manière, tout refus d’amour fait trébucher l’ensemble de la communauté. Il faudrait que nous soyons bien convaincus de cette dimension ecclésiale de nos fautes, négativement ecclésiale, destructrice.

Et puis, il y a aussi une deuxième dimension communautaire de cette conversion et de cette pénitence. Nous ne sommes pas simplement ce soir chacun pour faire pénitence de nos propres péchés, mais aussi pour faire pénitence des péchés des autres. Car saint Paul dit que nous devons "porter les fardeaux les uns des autres" (Gal. 6, 2). Il est tout à fait capital que nous fassions pénitence, que nous acceptions une certaine ascèse, que nous acceptions un certain approfondissement de notre prière, pour expier toutes les fautes de ceux qui nous entourent, les fautes de ceux qui nous sont proches, et aussi de ceux qui sont loin de nous. C’est le sens de cette litanie d’intercession que nous chanterons tout à l’heure, où nous prierons pour tous les criminels, pour tous ceux qui commettent des attentats, ceux qui commettent l’injustice, pour tous ceux qui atteignent à la dignité de leur prochain. Le monde est rempli de péché et nous, nous ne sommes pas indemnes de ce péché. Nous devons nous sentir concernés par toutes ces fautes, même celles qui nous font horreur, même celles dont nous pensons que nous ne les commettrions jamais. Qui sait ? Nous devons porter le poids de ces péchés de toute la communauté humaine, et tout particulièrement aussi de notre communauté paroissiale, les porter chacun pour les autres. A la limite, je dirais que nous pourrions peut-être laisser les autres faire pénitence pour nos péchés, et nous investir pour faire nous-mêmes pénitence pour les leurs. Ce serait un échange tout à fait en correspondance avec ce qu’est le mystère du Christ qui porte la brebis sur ses épaules, du Christ, qui sur la croix portera non pas son péché, mais le nôtre (Jn 1, 19). Porter les fautes les uns des autres, voilà une mission de notre communauté chrétienne. C’est aussi une autre forme de cette communion des saints dont je vous parlais tout à l’heure, que cet échange merveilleux que nous pouvons faire entre frères et sœurs, que nous pouvons faire entre disciples d’un même Dieu d’amour, cet échange merveilleux par lequel nous sommes en communion pour porter le poids de nos péchés.

J’ajouterai encore une dernière dimension qui nous invite à un examen de conscience et à une pénitence communautaires. Un certain nombre de nos fautes, en réalité, nous mettent en communication, peut-être à notre insu, avec de grands péchés collectifs qui envahissent l’humanité. Je crois qu’il faudrait que nous comprenions que toutes les fois où nous haïssons quelqu’un, que toutes les fois où nous rejetons quelqu’un, que nous méprisons ou jugeons quelqu’un, que toutes les fois où nous établissons entre n’importe lequel de nos frères, fut-ce le plus médiocre, fut-ce le dernier, toutes les fois que nous établissons entre lui et nous une barrière, nous communions à la haine du monde. Ne croyez pas que la violence qui ravage certains pays naisse dans des cœurs différents des nôtres. Nous sommes tous les mêmes, et ces hommes qui se dressent les uns contre les autres, pour je ne sais quelle idéologie, pour je ne sais quel réflexe identitaire ou par peur de l’autre, pour je ne sais quelle crainte de la différence, ce sont nos frères. Nous passons notre temps à repousser les différences, à rejeter les autres quand ils ne sont pas de notre bord, de nos idées, de notre culture, ou de notre sensibilité, ou de notre façon de vivre. Nous passons notre temps ainsi à avoir une sorte de rejet, de répulsion, ou simplement d’indifférence, ce qui est une autre forme de manque d’amour, nous passons notre temps comme cela à nous mettre à part, nous mettre en-dehors. Il faudrait que nous comprenions que les grands drames de l’humanité ne naissent pas ailleurs que dans le cœur des hommes. Et le cœur des hommes, c’est notre cœur. Même si cela semble avoir en nous une certaine modération, même si nous ne sommes ni criminels, ni assassins, ni terroristes, nous avons en nous des germes plus néfastes que nous ne le pensons, de tous ces péchés qui sont dans le monde. Il ne faut pas renvoyer sur d’autres des responsabilités auxquelles nous participons chacun pour notre part dans notre petit cercle de vie, dans notre petite dimension d’existence.

Frères et sœurs, essayons d’élargir un peu, pour une fois, notre examen de conscience, de ne pas nous en tenir simplement aux péchés routiniers qui sont nos péchés, c’est vrai, et qu’il faut avoir l’humilité d’accuser inlassablement et indéfiniment. Mais ne nous laissons pas obnubiler par quelques fautes qui ne sont peut-être pas d’ailleurs la totalité de nos fautes, il y en a probablement d’autres qui nous échappent, et essayons d’élargir notre regard, d’élargir notre cœur, d’élargir notre sentiment d’humilité, de pauvreté, aux dimensions de la communauté qui nous entoure, aux dimensions de ces petites communautés auxquelles nous participons, notre paroisse, nos familles, nos voisinages, nos relations. Essayons d’élargir et de nous sentir plus profondément solidaires et responsables les uns des autres pour que nous avancions vers le Seigneur, non pas dans une illusion (même en se reconnaissant pécheur on peut se faire illusion), mais en essayant de découvrir la profondeur du mal. Si le Christ est mort sur la croix, c’est bien parce que le mal est grave, et bien plus grave que ce que nous imaginons quand nous nous regardons avec cette indulgence qui est souvent de l’illusion.

Que le Christ, qui est venu prendre cette brebis perdue qui est l’humanité tout entière, qui est chacun de nous, qui est vous, qui est moi, que le Christ qui est venu prendre cette brebis perdue, nous rassemble. Et, je voudrais pour terminer, vous proposer aussi une image. Que croyez-vous que faisaient les quatre-vingt dix-neuf brebis que le berger avait abandonnées pendant qu’il était parti chercher la brebis perdue ? Est-ce qu’elles étaient jalouses, est-ce qu’elles étaient furieuses d’avoir été laissées en plan ? Est-ce qu'elles étaient endormies attendant que cela se passe ? Il me semble que la seule réponse c’est que ces quatre-vingt dix-neuf brebis faisaient pénitence et priaient pour la brebis perdue, pour la brebis égarée, elles étaient comme le père de l’enfant prodigue qui attendait tous les jours sur le bord du chemin (Luc 15, 20). Je pense que les quatre-vingt dix-neuf brebis dans leur pâturage devaient attendre avec impatience le retour de la brebis perdue, et se sentir profondément solidaires de celle-ci dans son errance, et aussi dans sa réconciliation. Laissons-nous ensemble, tous, être humiliés devant le Seigneur et réconciliés avec lui dans la joie.

 

 

AMEN