JACOB ET ESAÜ : L'HOMME INTÉRIEUR ET L'HOMME EXTÉRIEUR

Gn 32, 23-32
Célébration du mercredi des Cendres - année C (8 février 1989)
Homélie du Jean-François NOEL

 

Musée de Verdun : Bénédiction de Jacob 

J

acob a un frère jumeau, Esaü. Ces deux frères déjà se battaient dans le sein de leur mère, une rivalité les opposait : Esaü, l'homme de la chasse, l'homme de sang, l'homme roux, celui qui court à travers les steppes pour chasser le gibier et puis il y a l'autre, Jacob l'homme à l'intérieur de la tente, l'homme intérieur.

Ces deux figures sont comme celles de notre humanité : l'homme extérieur qui va, qui vient, qui s'agite et l'homme intérieur qui reste derrière, qui attend et qui est envoyé en exil chez son oncle Laban, loin de la terre promise. L'homme intérieur qui cherche à s'enraciner dans la terre promise, dans le Royaume qui n'est pas encore là. Dans notre vie, nous sommes un peu comme Esaü, nous nous agitons, et puis nous sommes aussi comme Jacob, nous cherchons ce Royaume, nous cherchons à deviner l'avènement du Royaume en ce monde.

       Après tant d'exil, Jacob revient et il fait passer le gué à toute sa famille, à tous ses troupeaux, à toutes ses richesses, et il reste comme dépouillé, démuni, aux portes mêmes du Royaume, aux portes mêmes de ce Royaume qui va venir, il est là, seul dans la nuit. Et il est venu pour se joindre à Esaü, il est venu pour faire l'unité, pour devenir un seul homme, l'homme extérieur et l'homme intérieur. Mais avant il y a comme un passage nécessaire, comme un passage dans la nuit, c'est un peu le symbole de notre Carême ce soir, dans lequel nous entrons. Avant de passer le gué du Yabboq, avant de vivre la Pâque et le passage, il nous faut lutter. Nous sommes invités à lutter, c'est là la vocation de la vie chrétienne, il n'y en a pas d'autre. C'est ainsi que Jésus parle à ses apôtres en disant : "Suis-moi pour que ta lutte dans ta vie, ce soit Moi qui la mène". Car de même que Jacob lutte avec quelqu'un dans la nuit, le Christ Lui-même va lutter sur la croix avec les forces du mal, avec tous les péchés qu'Il porte pour en venir à bout. Et Il sera plus fort et l'aurore se lèvera. Et à l'issue du combat, Jacob change de nom et va s'appeler Israël, l'aurore à la fin du combat, comme le matin de Pâques.

       Nous sommes invités, chacun de nous, avant de passer ce Yabboq, et de retrouver la terre promise, ce Royaume, nous sommes invités à une lutte dans la nuit, dans la nuit de notre cœur, au plus intime de nous-mêmes, avec quelqu'un, contre quelqu'un ou avec quelqu'un. Dans l'un et l'autre cas, c'est nous-mêmes, que ce soit dans les épreuves ou que ce soit dans nos péchés, qui sommes invités à lutter nous aussi.

       Et il a été le plus fort, et il a été le plus fort, mais il est resté blessé à la suite de cette lutte et pourtant alors que l'aurore va poindre, celui qui lutte avec Jacob lui demande le lâcher car il est plus fort : "Tu as été plus fort avec Dieu et avec les hommes" ou "tu as été plus fort contre Dieu et contre les hommes". C'est cela la vie chrétienne, c'est d'accepter qu'il y ait au fond de nous une lutte incroyable avec les forces du mal ou avec Dieu Lui-même pour que nous puissions un jour vivre totalement cette Pâque, passer le Yabboq et nous trouver quand l'aurore sera levée, la grande lumière de la Résurrection, pouvoir ainsi communier totalement. Notre vocation à nous chrétiens dans ce monde, c'est d'accepter que cette vie soit une lutte, un combat, que nous soyons à la fois comme Esaü et Jacob, un homme extérieur et un homme intérieur, mais il faut que l'homme intérieur, derrière, au creux de sa nuit, au creux de son angoisse, au creux de son péché, manifeste par sa foi qu'il sera le plus fort à cause du Christ qui vit en lui.

       Ainsi, frères et sœurs, comme nous voici au seuil de ces quarante jours qui nous mènent vers la lumière comme une longue nuit qui va s'étaler, nous sommes invités, pour nous et pour le monde, à entrer en lutte. Ce n'est pas nous qui choisissons cette lutte, car Jacob n'a pas choisi de se battre cette nuit-là, elle lui a été imposée, cette lutte, mais il l'a fait comme pour inaugurer et préfigurer la lutte totale, éternelle de chacun de nous à cause de la force de Dieu, pour la force de Dieu, afin que nous en soyons vrai ment vainqueurs Mais frères et sœurs, est-ce que nous sommes vraiment libres et d'accord pour lutter ?

       J'aimerais emprunter ces quelques mots à un vieux prêtre. Il disait : "en dessous, bien en dessous de nos gestes religieux, de nos générosités, de nos ferveurs sensibles, de nos désirs véhéments ou de nos aspirations poussives, existe en nous encore une zone de fraîcheur, d'innocence, de virginité. La dureté, les angoisses, les méchancetés ou les impuretés ne peuvent l'atteindre ou la polluer ou la contaminer, c'est là que notre âme, telle une enfant, vit jeune, fraîche et pure, inentamée, mais chez presque nous tous cette petite fille est comme séquestrée".

       Notre âme est-elle prisonnière de nos craintes? ou acceptons-nous qu'elle soit libre afin qu'elle puisse lutter avec les armes mêmes de Dieu contre ce mal qui nous assaille, qui nous assiège ? est-ce que nous avons au fond de nous, par une certaine super finalité, enfermé notre âme dans un écrin en n'acceptant pas qu'elle vive et qu'elle se batte ? est-ce que notre petite fille, cet endroit de fraîcheur et d'innocence où coule la source de vie, où habite le Christ, est vraiment libre ? acceptons-nous qu'elle soit l'objet d'un combat dans cette vie ? ou au contraire est-ce que nous essayons de la ménager, de la mettre de côté, de ne pas être Jacob ? Car Jacob, c'est le symbole de cette âme qui accepte d'être comme en plein vent, aux prises avec ce qui peut l'abîmer, la violer, elle sait pourtant que rien ne peut l'atteindre car elle reste pure, car elle reste vierge parce que c'est là que Dieu est présent en nous. Et l'invitation au carême, c'est de délivrer cette âme afin qu'elle sorte de nous-mêmes, qu'elle soit vraiment ce qui nous conduit, cette pointe fine de l'esprit, cet endroit sublime et subtil de notre profondeur où le Christ habite afin qu'Il puisse avec notre âme combattre les forces du mal, combattre notre péché.

       Frères et sœurs, il y a tant d'épaisseur pour chacun de nous à retrouver le chemin de notre âme, de cette petite fille séquestrée, il y a tant de "moi" tellement important, qui nous empêche de reprendre ce chemin intérieur. Camus disait : "moi, moi, voilà tout ce que je dis, je n'ai jamais su parler qu'en me vantant et surtout quand je le fais avec cette fracassante discrétion dont j'ai le secret."

       Frères et sœurs, qu'est-ce qui compte le plus en nous : Esaü, l'homme extérieur capable de vendre son droit d'aînesse, sa bénédiction pour un plat de lentilles ? ou est-ce Jacob qui accepte de se séparer de sa famille, de ses biens, de rester comme en arrière, mais qui expose dans la totale nuit son âme apparemment si fragile ? Est-ce que nous sommes capables, comme Esaü, de renier ce pour quoi nous avons été faits, de ne pas croire à cette bénédiction que Dieu nous donne ou de ne pas vouloir que nous changions de nom, de ne pas vouloir être appelés par Jésus à le suivre ? car Jacob a accepté, dans cette lutte, et à la fin de cette lutte, il change de nom, il devient Israël, ce nom choisi par Dieu, "celui que J'ai choisi", "celui que J'aime", "celui que Je chéris".

       Esaü ne change pas de nom, il reste le même, il est comme voué à une certaine mort apparente. Celui qui vit comme Jacob, par contre, est destiné à cette éternité, à cette immortalité, mais le passage en est la nuit, le passage en est la lutte.

       Frères et sœurs, en ce début de carême, demandons-nous en nous-mêmes : qu'avons-nous fait de notre âme ? est-ce que nous la tenons bien au secret ? est-ce qu'elle est là ligotée par tous nos péchés ? ou acceptons-nous que, délivrée de ses liens, elle puisse s'élancer vive et légère dans ce combat qui est notre vie. Et ce combat nous ne le mènerons pas seuls. Quand nous parlons de conversion, si Jésus nous appelle à la conversion, c'est qu'Il veut nous attirer à Lui, mais Il nous donne ce qu'Il nous demande, sa grâce, ce n'est pas seulement comme une espèce d'énergie supplémentaire pour nous permettre de nous en sortir, mais elle est cette façon qu'Il a de nous épouser intérieurement afin de nous attirer vers Lui.

       Jésus nous appelle en nous disant : "suis Moi", mais ce n'est pas de loin, c'est tout proche par son Esprit, et son Esprit est là pour nous délivrer de tous ces liens qui empêchent l'âme de s'élancer. C'est là la grâce, la grâce de délivrance, la grâce de liberté, et nous ne pouvons pas rester en arrière en nous lamentant sur nos péchés, mais nous avons simplement à nous en débarrasser, à choisir par la prière, par le jeûne, par le partage, à être au-dessus de ces péchés, à demander que nous soyons plus légers que ces péchés afin que nous puissions recevoir, comme Jacob avait reçu dans ses bras cet ange, dans cette lutte, que nous puissions recevoir l'Esprit de Dieu qui nous modèlera et qui nous attirera vers le Christ afin que, comme ses apôtres et comme le dit l'évangéliste, aussitôt le suivre en laissant là tous nos filets.

       AMEN