ÊTRE UNE PERSONNE

Célébration du mercredi des Cendres - année A (9 février 2005)
Homélie du Yves HABERT

 

Homélie pour celui qui n'arrivera pas à cesser de fumer. Homélie pour celui qui ne s'empêchera pas de manger du chocolat. Homélie pour celui qui ne retiendra pas ses lèvres. Homélie pour celui qui pensera encore pire sur son frère à l'intérieur de sa tête. Homélie pour celui qui trouve la paille de son frère beaucoup plus intéressante que la poutre qui est dans son œil. Cette homélie, c'est pour toi, ma sœur, mon frère.

Toi qui cherche à donner un sens profond à ta vie, toi qui cherche à fonder ta vie sur le Christ, dis-toi qu'il n'y a pas de véritable vie spirituelle sans but. Ce but n'est pas de l'ordre de l'avoir, ce serait trop facile, du pouvoir c'est déjà plus difficile, mais on y arrive, du savoir, c'est compliqué, mais en s'y appliquant … il n'est pas de l'ordre d'une réflexion intellectuelle : le but de la vie spirituelle, c'est de l'ordre de l'être, la béatitude, ce pourquoi nous avons été créés, pour ce poids éternel de gloire qui nous est préparé. Voilà le but, et voilà ce qui fait que le serpent ne se mord plus la queue et que le chrétien s'avance gaillardement vers Pâques.

Nous avons été tirés de la terre, nous avons été façonnés par un amour infini. Le Père a pris patiemment avec ses deux mains, le Fils et l'Esprit, le temps de nous façonner. Le Père a insufflé dans notre vie, dans nos poumons cette haleine de vie et nous avons commencé à respirer cette vie animale qui est là comme un appel incessant au Créateur, une nécessité que le Créateur a déposé en nous. Et puis, nous avons été créés surtout pour aimer, nous avons été créés dans un acte de liberté pour manifester par notre liberté le don qui nous a été fait, pour rendre un peu librement, ce don qui librement nous a été fait. Mais Dieu n'a pas façonné sa créature pour s'en désintéresser tout de suite, Il n'a pas, peintre, sculpteur oublieux, Il n'a pas déposé son œuvre dans un coin de l'atelier. Non, Il ne cesse d'avoir pour son œuvre un projet, quelque chose qui est du côté d'un potentiel à réaliser : devenir semblable à Lui. Et ce, non pas nos propres forces, ce serait un peu mécréant, mais par grâce. Devenir semblable à Lui, voilà le potentiel. Grégoire de Nysse peut bien dire : "Ce que vous n'êtes pas devenu, vous ne l'êtes pas ". Notre vie se passe en croissance, en maturation, en grandissement (j'invente le mot). Enfant, nous devons passer à l'âge adulte, nous devons développer n nous tout ce potentiel qui est un appel. Nous n'avons pas selon l'image de saint Silouane, moine de l'Athos, à rester comme un coq au milieu des poules, les deux pattes dans la fange, mais nous avons à devenir des aigles. Et si comme Thérèse de Lisieux nous n'avons pas cette force, que nous ayons au moins le regard des aigles même si nous n'avons que des ailes de petit oiseau.

Voilà le but. Il veut en fait que je sois avec Lui comme Il est avec moi. Voilà cette maturation à laquelle je suis appelé. Voilà ce but qui nous fait quitter pour nous faire avancer. Il veut que je devienne une personne, Il ne veut pas que j'en reste à quelque chose de l'ordre de l'individu, même un individu singulier, même doué d'un maximum de qualités, Il veut que je devienne une personne, c'est-à-dire, Il veut que je devienne un être de communion. L'individu serait séparation. Il veut que je devienne une personne parce que j'ai à rendre grâces de tout ce qui m'est donné. De mes paroles, de mes rencontres, j'ai à en faire des sacrements. Je n'ai pas à capitaliser la grâce, à la retenir pour moi. Personne, cela veut dire aussi "don", cela veut dire "abandon", cela veut dire le contraire d'une captation. Il veut que je devienne une personne mais à sa manière, c'est-à-dire non pas pour m'auto-déifier dans une sorte de vertige, mais au contraire, à m'abaisser pour recevoir la justification qui ne peut venir que de lui seul, et cette glorification qui est le but de toute vie chrétienne.

J'ai à devenir "personne" comme le Christ, Lui, le prototype, c'est Lui le Christ qui est fascinant de beauté, de don, d'abandon. C'est Lui le Christ qui est fascinant dans l'acte de sa croix, quand Il devient lui-même péché. Cela veut dire qu'Il épouse cette poutre pour grimper dessus, pour l'enlever et que le tombeau soit vide, et nous emportés avec Lui. Il veut que je devienne moi-même un autre Christ. Que lui-même me donne cette gloire qu'Il m'a si généreusement accordée, à moi le vermisseau. Alors, j'ai à devenir un autre Christ. J'ai plus qu'à le suivre, plus qu'à l'imiter, j'ai à recevoir profondément la vie que Lui seul peut donner. L'imitation serait une chose peut-être dangereuse qui nous entraînerait loin sans doute, mais pas si loin que cette gloire qu'Il veut me donner. Le suivre m'entraînerait loin sans doute, mais moins loin que cette gloire qu'Il veut me donner. Il veut que je sois avec lui comme lui avec moi. C'est le secret, c'est le but.

Répondant aux appels de l'évangile, sans cesse écoutant de ces injonctions de l'Esprit, nous grandissons pour parvenir à cette stature, la pleine stature du Christ. Et à ce moment-là, tous les petits exemples que je donnais au début, certes, ils sont toujours là, mais ils nous apparaissent trop petits pour être aimable, trop petits pour donner un sens à ma vie. Des passions inutiles, des choses dont on se passerait bien, qu'on a du mal quelquefois à lâcher, mais le but, si vraiment, c'est ce but-là, le but en vaut la chandelle.

On parle beaucoup de nouvelle évangélisation. Je reçois des messages par les lettres, par les courriers électroniques. Cet après-midi, je recevais un mail : la nouvelle évangélisation en carême. J'ai essayé d'ouvrir le lien qui correspondait, sans succès. La frustration a été très grande, et je me suis demandé ce que je mettrais sur un tract qui parlerait de la nouvelle évangélisation en carême. Je crois que je mettrais quelque chose comme : devenir une personne. Ce serait dire : et si l'évangélisation passait par l'acceptation d'être vraiment soi-même, d'être une personne, quelqu'un qui a du poids, parce que si nous sommes vraiment quelqu'un, cette personne infiniment aimée, on sera poussé à reconnaître le prototype de la personne, comme je le disais tout à l'heure, le Christ, on sera poussé à reconnaître que c'est lui qui nous donne la vie, l'existence, l'être, le mouvement. C'est lui qui suscite en nous le désir d'absolu, c'est lui qui nous donne aussi la force d'y aller !

 

 

AMEN