LE PROCHAIN ET LE LOINTAIN 

Is 60, 1-7 ; Mt 22, 34-40
Célébration du mercredi des Cendres - année C (28 février 2001)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Et si nous cessions de nous regarder nous-mê­mes, nous disait le Frère Jean-François au cours de la messe de ce midi, et si nous ces­sions d'avancer sur le rude chemin de la conversion, avec le nez dans nos chaussettes, à la seule lumière de nos ampoules ? Et si nous cessions d'avancer en re­gardant par terre ? Et si nous abordions ce carême droit devant ? Et si nous envisagions ce carême le plus large possible ?

Il y a deux manières d'échapper à une sorte de repli et d'introversion malsaine. La première ce serait de fixer le but, le sommet, ce serait de fixer ce petit monticule avec trois croix dessus, car il ne faut jamais oublier les deux autres. C'est comme une sorte de balance avec un tombeau vide en-dessous. Et c'est inutile d'attraper ce que Gide appelle "la crampe du salut", pour lever très haut le ciel, dans les nuages, alors que la croix est à portée de vie, quand la croix est à portée de malheur, à portée de main. La deuxième manière consisterait, non pas de regarder son frère, parce que ce serait une catastrophe pire encore, on risquerait de se comparer, d'entraîner la jalousie, non pas de regarder son frère ni non plus de se comparer à Dieu, parce que là on risque la folie. Non, mais plutôt de marcher avec son frère : "On t'a fait savoir ô homme, ce qui est bien, de pratiquer les commandements et d'aimer la justice, et de marcher humblement avec ton Dieu".

Il y a deux sortes de frères et sœurs et l'on ne peut pas en inventer une troisième sorte, il n'y en a que deux : il y a les prochains et les lointains. C'est pour cette raison que j'ai choisi ces deux lectures-là. La première avec tout le folklore des chameaux, de ceux qui viennent de très loin, avec ces nations qui accourent, et la deuxième en aimant notre prochain comme nous-mêmes. Entre les deux, il y a comme une sorte de primauté d'honneur envers le prochain. C'est une question de réalisme. Parfois on voudrait dire : pas trop proche ... ce prochain ! Mais c'est celui qui nous est donné, c'est celui à qui l'on doit faire l'aumône d'une présence, c'est celui qui est notre compagnon immédiat. Mais je voudrais aujourd'hui, parler aussi du lointain, parce que si le prochain est un moteur puissant de conversion, si le prochain parce qu'il nous renvoie sans cesse à nous-mêmes, peut-être à notre faiblesse, le lointain aussi peut devenir un moteur de conversion, à une place différente.

Il m'est venu une petit image toute bête, de physique amusante : le prochain et le lointain pèsent le même poids d'humanité (on ne peut pas dire qu'un homme pèse moins qu'un autre), mais ils sont placés à des distances différentes de moi, c'est-à-dire que le point de levier dans le cadre du prochain est placé tout près de mon cœur, puisqu'il est là à portée de main. A l'inverse, le lointain, le levier ou le point d'appui est placé loin de mon cœur, et l'on comprend que le mou­vement à faire pour aimer le prochain est différent du mouvement à faire pour aimer le lointain. Dans le prochain, il faut comme se ramasser, se mettre en boule, et rassembler toutes ses énergies parce que le contact peut être parfois un peu fort, un peu rude, et il s'agit de faire jouer certains muscles qui vont travail­ler à essayer d'aimer ce prochain si proche. A l'in­verse, dans le lointain, ce n'est plus tellement l'affaire de se ramasser, car l'amour est toujours une grâce, mais ce serait plutôt une sorte d'extension, parce que si le point de levier est situé loin de moi, je dois récu­pérer le lointain, je dois faire un effort d'extension. Il me semble que c'est important de faire jouer les deux tableaux pour notre carême. Frère Christophe a an­noncé cette homélie comme une "homélie de conver­sion", cela me concerne donc tout autant que vous. Je voudrais faire jouer cet effort d'extension parce que comme je vous l'ai dit, ce ne sont pas les mêmes mus­cles qui travaillent. Si nous sommes en difficulté avec notre prochain, peut-être avons-nous à inventer des choses avec notre lointain ? Peut-être devons-nous essayer d'inventer des chemins qui vont nous entraî­ner plus loin ?

Avant de m'embourber complètement, je voudrais vous partager ce voyage que j'ai fait au Bé­nin en janvier dernier. Je ne vais pas vous faire un reportage, mais j'ai compris quelque chose qui peut éclairer ce que j'essaie de vous expliquer. Je voudrais à travers cette expérience-là, interroger notre démar­che de Carême, interroger notre démarrage de Carême à travers quelques petits flashs pour nous aider à avancer. D'abord, c'est un évènement important, un peu fondateur pour notre paroisse, ensuite, j'ai été frappé par ceci : quand on était reçu chez quelqu'un, le repas comportait du poulet, des frites et du vin rouge. Au début, je n'y ai pas prêté attention, seule­ment, je me sentais très occidental. Mais pourquoi au fin fond de la brousse nous a-t-on offert du poulet, des frites et du vin rouge ? Pourquoi? parce que je suis français et donc être sensé manger cela ? On com­prend que l'aumône ce n'est pas forcément accaparer l'autre et vouloir que l'autre soit comme moi, mais l'aumône d'un repas, c'est faire plaisir à l'autre. On est bien loin de ces espèces de commisérations un peu attendries : on va faire du bien à quelqu'un. Non, il s'agit de recevoir l'autre et de lui faire plaisir, de ne pas le déranger. Et nous, par exemple, offririons-nous des ignames à un ami africain en visite chez nous ? Je ne sais pas ! Personnellement, j'ai trouvé cela très beau. Cela me parlait de l'amitié, du jumelage qui ne correspond pas à une mise en place d'une assistance quelconque, mais on mettait en place une amitié. Qu'est-ce que c'est que l'amitié ? C'est un espace où se pratique la vertu de justice, c'est-à-dire qu'entre cha­cun des deux partenaires, on rend à chacun ce qui lui est dû, dans un échange d'égalité.

La prière... A la lumière de ces trois semaines je me suis dit qu'il était temps d'arrêter le "petit vélo". Il faudrait retrouver cette prière toute simple. Bien sûr, quand on a la foi, cela ne dispense pas d'être in­telligent, quand on prie, on ne met pas la foi en veil­leuse, on ne prie pas parce qu'on ne sait plus croire ou qu'on ne sait plus en quoi en croit. La prière n'est pas le "vide". Cependant, il me semble que nous avons à retrouver, à garder, à cultiver cette prière extrême­ment simple, cette prière de confiance. J'y pensais aussi à propos de la prière pour les vocations. On prie, on prie, et les séminaires ne se remplissent guère, on serait même tentés d'arrêter, mais comme le Seigneur nous a enjoint de continuer, on continue. Là-bas, j'ai visité les deux séminaires qui accueillent quatre cents jeunes. Ils sont bien formés autant que j'aie pu en juger, quatre cents jeunes pour six millions d'habi­tants, c'est impressionnant. Qu'ont-ils fait de plus que nous ? On entend dire parfois : ils vont venir nous évangéliser. Attention, il ne faut pas sombrer dans une espèce de néo-colonialisme religieux. D'abord, les prêtres, ce n'est pas une matière première, on ne va pas les faire venir pour satisfaire nos besoins spiri­tuels. "Fidei Donum" c'est différent, cela veut dire qu'un diocèse n'est pas une île, mais on ne déporte pas des prêtres comme ça. Pourquoi y a-t-il des vocations ? Parce que les communautés sont vivantes et appe­lantes, et qu'elles vivent vraiment l'esprit communau­taire. C'est un sérieux renvoi aussi à notre prière. No­tre prière est-elle là pour construire la communauté ? A ce moment-là, la communauté appellera. Ou bien notre prière est-elle simplement individualiste, Dieu et moi tout seul ?

Une troisième et dernière chose enfin. On est frappé quand on débarque dans un pays d'Afrique, par la sobriété de vie, et c'est là qu'on s'aperçoit combien nous sommes drôlement encombrés. On voit aussi qu'il y a de la joie, on en parle tout le temps, cela doit donc être vrai. On constate qu'ils n'ont rien et parta­gent tout. Lorsque le Bénin était en situation précaire au niveau politique, Monseigneur Dessouza, l'arche­vêque de Cotonou a demandé un jeûne pour obtenir la stabilité politique du pays. Dans les rencontres avec les évêques, j'ai été saisi d'entendre dans leur bouche le mot de "Providence". Ils ont le goût de la Provi­dence, peut-être parce qu'ils sont habitués à se contenter de moins et à faire face à des situations d'Eglise qui démarrent avec très peu de moyens, mais j'ai entendu dans la bouche de tous les évêques que j'ai rencontré là-bas, le mot de Providence. Pourtant, c'est sérieux un évêque ! C'est quelqu'un qui est de l'ordre du gouvernement, qui est là pour poser les choses, et dans leur bouche, le mot de Providence ... Je crois que le jeûne, cet espace de tendresse, c'est comme un vide qui appelle la bonté de Dieu. C'est comme dans cette église qui a une configuration par­ticulière aujourd'hui puisqu'il y a la toile de Jean-Pierre Bauer, on a fait une sorte de vide dans l'église pour y mettre des couleurs. Peut-être que la Provi­dence c'est cela, un certain jeûne, un espace, une ten­dresse, que Dieu vient remplir de couleurs.

Voilà cet effort de carême que je vous pro­pose : un effort d'extension. Je n'oublie pas non plus les Philippines ou l'Afrique du Sud, mais cet effort de carême, tout ce que vous pourrez faire, voir, lire qui nous parle de ces frères lointains, tout ce que vous pourrez entreprendre comme démarches, comme petit courrier à quelqu'un que vous avez rencontré, il y a des années, tout cela vous aidera à aimer votre pro­chain. Tous ces efforts d'extension vous renverront à votre prochain le plus proche et vous découvrirez que dans tous ces efforts de carême, ce n'est pas l'inven­tion qui compte, mais c'est de se sentir intégré dans quelque chose de plus large. On peut appeler cette démarche la catholicité, ou la communion des saints, sentir qu'on est pas tout seul à faire saintement son carême, on n'est pas solitaire sur son chemin. Il y en a d'autres qui le vivent autrement, avec des manières peut-être plus libres et différentes des nôtres. Je ne suis pas naïf, je sais que ce n'est pas parfait non plus, mais en regardant ailleurs, peut-être qu'on aura un chemin un peu différent, un peu plus facile peut-être, un goût différent parce qu'en fait notre petite planète toute bleue est si petite et que ce serait bête de passer ce Carême sans avoir aussi cet effort d'extension vers notre frère lointain.

 

AMEN