LE PARDON DES PÉCHÉS, SIGNE DE LA NOUVEAUTÉ DU SALUT


Célébration du mercredi des Cendres - année A (21 février 1996)
Homélie du Daniel BOURGEOIS

 

"Afin que vous sachiez que le Fils de l'homme a le pouvoir de remettre les péchés sur la terre, Je te l'ordonne, lève-toi, prends ton grabat, marche".

Frères et sœurs, nous sommes dans un monde vieilli, nous sommes, nous-mêmes vieillis, nous sommes des petits vieux dans un monde vieux, non pas physiquement, car on n'a jamais dépensé tant d'ardeur à trouver de nouvelles crèmes pour suppri­mer les rides, mais au fond du cœur nous vivons dans un monde qui est vieux. Vous me direz : ce n'est pas notre faute, c'est un héritage qui nous est tombé des­sus, on a pris ce vingtième siècle avec ses horreurs idéologiques, ses guerres, ses violences, on avait même cru qu'on était guéri et cela continue. C'est vrai. Mais si nous sommes si malades de vieillesse, ce n'est pas simplement à cause des événements, c'est parce qu'il y a quelque chose de cassé au fond de nous-mê­mes. De quoi s'agit-il ?

Nous ne croyons plus ou nous croyons mal ou pas assez à la nouveauté. En effet nous sommes usés par le fait d'imaginer que le monde suit son cours et doit suivre ce cours. Nous n'avons jamais été guéris profondément du fatalisme des Anciens. Les Anciens croyaient que le destin ou la fortune, traduisez comme vous voudrez : la loterie nationale, par exemple gui­dait la destinée et l'histoire du monde. Les Anciens pensaient que, quand il arrivait quelque chose, c'était en vertu d'une destinée, d'un poids des événements, d'une contrainte auxquels on ne pouvait en aucun cas échapper. Et de ce point de vue-là, il faut bien recon­naître que nous sommes les fils de nos pères, les païens. De ce point de vue-là, nous croyons encore, même si nous affirmons le contraire, même si nous essayons de vivre le contraire, nous croyons encore que nous sommes les fils du destin et de la fatalité. Ce qui prend généralement deux figures.

La première, c'est la figure de la nécessité du savoir et de la science. Il n'y a aucun domaine aujour­d'hui qui ne soit comme mangé de l'intérieur par cette espèce de conviction que, de toute façon, il ne peut rien se produire de nouveau sous le soleil parce que es lois du devenir physique, mais non seulement physi­que, les lois du devenir biologique, mais non seule­ment biologique, les lois du devenir des collectivités et des sociétés humaines, les lois de l'histoire et fina­lement les lois de la conduite de l'homme sont pour ainsi dire depuis toujours inscrites dans les cieux. Si donc notre existence, nos pesanteurs, nos données de tempérament, nos données de naissance pèsent avec un tel poids sur nous, comment pourrions-nous nous lever quand on nous dit : "Lève-toi et marche" ? Mais si nous avions été ce paralytique au moment où Jésus lui adressait la parole, nous Lui aurions répondu : "Ce n'est pas possible, j'ai revu mon médecin hier soir, j'ai rendez-vous avec mon kinésithérapeute, il faut bien que je reste couché sur mon grabat, pour satis­faire aux données de la science !"

L'autre visage de la fatalité, c'est celui par le­quel s'enchaîne ce processus de mal qui réagit au mal, de violence qui réagit à la violence, de désespoir qui réagit au désespoir et du découragement qui réagit au découragement. Vous savez, il y a longtemps que Dieu sait que le ver est dans le fruit et quand Il de­mandait par la loi du talion de ne pas exiger plus qu'un œil pour un œil et pas plus qu'une dent pour une dent, c'était parce qu'Il savait que le processus de la violence, du mal, du découragement, du péché et du désespoir est comme un tourbillon qui s'accélère au fil du temps.

Il y a donc comme deux fatalités, que nous appellerons la fatalité de la science et la fatalité du mal et de la vengeance. Et depuis que le monde existe et depuis des siècles que les sociétés existent, elles ont toujours vécu face à cela, elles ont toujours vécu sous la contrainte de ces fatalités. Et pourtant, si nous sommes ici ce soir, si nous avons des oreilles pour entendre ce que Jésus a dit au paralysé, si le christia­nisme ne devait avoir laissé qu'une seule trace dans l'histoire de l'humanité, cela serait précisément le té­moignage selon lequel la fatalité n'est pas la vérité de l'homme aux yeux de Dieu.

Quand le Christ dit à cet homme : "Lève-toi et marche", personne ne veut le croire. Jésus est obligé de s'y reprendre une deuxième fois en disant : "Tes péchés te sont remis". Et dans l'entourage on mur­mure : "Il blasphème !". Et Il est obligé de s'y repren­dre une troisième fois : "Afin que vous croyiez que, sur la terre, le Fils de l'Homme a pouvoir de remettre les péchés, lève-toi et marche !" Au début de son mi­nistère, dans un pays où ses coreligionnaires n'avaient pas envie de croire en lui, le Christ a affirmé à un double point de vue dans la vie de ce paralytique qu'il pouvait y avoir un commencement et que l'existence de ce pauvre bonhomme aussi malheureux que nous, peut-être bien plus que nous, que l'existence de ce pauvre bonhomme qui jusqu'alors se déroulait sous le poids de la contrainte et du déterminisme de la mala­die, sous la contrainte et le déterminisme de ce qu'on appelait une malédiction, tout cela, Jésus était capable de le maîtriser et de faire surgir une situation nou­velle. Dans la vie de ce pauvre homme, pouvait surgir une double et radicale nouveauté. Quelqu'un, près de lui, était capable de lui dire : "Désormais, lève-toi, je te donne une existence nouvelle".

C'est l'unique raison pour laquelle nous som­mes ici ce soir : c'est parce qu'un jour, Dieu a décidé de manifester à ce monde qui ne croyait plus à sa nouveauté et qui pensait communément qu'il n'y a "rien de nouveau sous le soleil", l'absolue nouveauté du pardon que Jésus par son geste, a voulu signifier que la vie des hommes ne consiste pas dans un en­chaînement nécessaire, dans une fatalité qui pèse sur l'homme. Car lorsque le Fils de l'Homme vient sur terre, il a le pouvoir de remettre les péchés.

Les juifs étaient persuadés que Dieu, du haut des cieux, pouvait remettre les péchés. Ce que le Christ est venu apporter à toute l'humanité, c'est que la remise des péchés, le renouveau de l'homme peut commencer dès ici-bas, dès maintenant, sur la terre. Ce que le Christ nous dit ce soir, ce n'est pas simple­ment qu'un jour ça ira mieux, de l'autre côté, dans le paradis, Il nous dit que sur terre, Il a le pouvoir de remettre les péchés. C'est donc cela le Carême, c'est donc bien cela la conversion, c'est donc bien cela le pardon : c'est d'abord de croire qu'il peut toujours y avoir une irruption de nouveauté, non pas celle que nous racontent les journaux, car nous le savons bien, il n'y a rien de plus banal que cette nouveauté-là, mais cette nouveauté intime, intérieure par laquelle et dans laquelle le Christ nous annonce et réalise en nous ce qu'il proclame : "Je te pardonne ", face au cycle de la vengeance et de la violence, face au cycle de la néces­sité qui pèse et qui régule pour ainsi dire l'action de l'homme pour la ramener toujours à la même chose. Dieu a voulu se placer au milieu de notre histoire, au milieu de ce temps et dire : "Voici aujourd'hui, je commence". Les chrétiens sont ceux qui croient que le salut est vraiment une nouveauté, qu'il n'est pas l'aboutissement d'une nécessité, que le salut n'est pas automatique, mais que le salut vient parce que quel­qu'un nous a rencontrés dans notre liberté et qu'il a pris l'initiative de nous pardonner, d'ouvrir ce nouvel espace de vie avec Lui qui s'appelle précisément le Salut et la réconciliation. C'est pour cela qu'à la fin du miracle, les gens ont bien compris l'enjeu de l'épisode et ils proclament : " Nous n'avons jamais rien vu de pareil ". Il faut le prendre de la façon la plus littérale, effectivement on n'avait jamais rien vu de pareil, on n'avait jamais vu que, sur terre, le Fils de l'Homme pardonnât les péchés.

Il n'y avait qu'une condition. Et c'est peut-être là que ce récit nous touche le plus. Pour que Jésus puisse faire ce miracle, il a fallu que ce brave homme ne passe pas par l'ouverture normale et habituelle par laquelle on entre dans une maison, mais par le toit. Le paradoxe de cet évangile, c'est que la nouveauté du pardon de Dieu a voulu être précédée par la nou­veauté et l'incongruité d'une équipe de porteurs qui grimpent sur une terrasse, y percent un trou pour faire passer la civière de cet homme malade. En réalité, cet homme est entré dans la présence de Dieu par l'ou­verture la plus inhabituelle qui soit, il est entré par la toiture, il est entré comme un voleur et comme par effraction. Je crois qu'il y a là une correspondance mystérieuse entre les deux choses, entre d'une part le fait que Dieu veuille faire surgir la nouveauté de son salut et que d'une certaine manière Il attende cette espèce d'incongruité, pour déployer son propre pou­voir de sauver. Jésus pose un acte qui précisément, n'est pas habituel. Et c'est dans la rencontre des deux partenaires, le Fils de l'Homme et les hommes, que se produisent et la guérison et le pardon des péchés.

Frères et sœurs, cette porte ou ce petit trou taillé dans le toit, c'est précisément le Carême. Le Carême, c'est vivre un temps qui est comme une pe­tite lucarne, une petite fenêtre, une petite porte inha­bituelle par laquelle nous entrons d'une autre manière dans la présence et l'amour de Dieu. C'est un temps différent, c'est pour ça qu'on le marque par une prière plus intense, par des signes plus manifestes, par le jeûne, par la pénitence, par la réconciliation. Et préci­sément Dieu nous demande d'abord d'avoir l'imagina­tion de la nouveauté, et si les portes habituelles de notre cœur sont fermées, il faut que nous creusions quelque chose sur notre cœur, au sommet de notre cœur pour entrer dans la présence de Dieu.

Et si les portes de notre frère sont fermées pour nous accueillir, que nous essayions de trouver un petit fenestron par lequel on pourra toucher son cœur et sa présence. Et à partir de là, à partir de ce simple geste, Dieu est vraiment capable, à ce moment-là de faire surgir toute la nouveauté de son amour et de son pardon pour les hommes. C'est cela même que nous célébrons ce soir.

 

 

AMEN