VEILLEZ ET PRIEZ : C'EST L'ÉGLISE QUI ENTRE EN CARÊME
Gn 11, 1-9 ; Mt 26, 36-46
Célébration du mercredi des Cendres - année B (13 février 1991)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
Frères à quoi ça sert si je ne convertis pas mon cœur ? A quoi ça sert si je ne rentre pas dans l'acte de conversion communautaire ? Car nous ne sommes pas tout seuls, nous sommes de l'Église. Il faut savoir qu'aujourd'hui ce n'est pas le frère Bernard ou X ou Y qui entre en carême, mais c'est l'Église. C'est l'Église qui entre en carême, ce n'est pas un tel ou un tel qui fait des efforts de perfectionnement, c'est l'Église qui entre dans l'humanité de la conversion. Ce n'est pas nous qui allons pratiquer des vertus héroïques pour enfin arriver à un stade qui soit le summum de la sainteté, mais c'est l'Église qui, dans sa pauvreté, vit la Pâque du Christ en se préparant à retourner son cœur.
Vous avez certainement entendu le premier texte que nous avons lu sur la tour de Babel. Il nous faut prendre conscience que notre assemblée est peut-être une assemblée où l'on parle différentes langues ou langages, qu'elle est comme à Babel dispersée et désorganisée par son péché. Mais dans notre péché nous ne sommes pas tout seuls. Le péché, nous le regardons souvent comme atteignant notre personne et comme un acte personnel. Et ceci est vrai et je vous encourage à le faire. Mais le péché est aussi un péché communautaire, c'est-à-dire qu'il touche mon frère, il touche l'Église, il touche ainsi chacun d'entre nous. Comme ceux de la tour de Babel qui essayaient de construire en vain une tour pour pénétrer les cieux, ainsi parfois nous sommes dans cette situation en train de construire notre propre anéantissement, et nous le construisons les uns avec les autres, ou les uns contre les autres.
Pourquoi notre péché est-il communautaire ? ou en tout cas pourquoi touche-t-il la communauté ? Tout simplement parce que nous vivons dans l'Église c'est-à-dire que nous sommes tous renés de l'eau et de l'Esprit par le baptême. Nous faisons tous partie du même don qui nous a été fait. La grâce a été unique et elle le fut pour tous, c'est la grâce du Christ qui vous a été donnée. Et ainsi vous avez été pétris, transfigurés à l'image de Dieu. Si donc votre image, celle qui vous fait ainsi être plus proches de Dieu, est blessée, elle blesse tous ceux qui aussi portent en eux cette ressemblance. Nous sommes les uns avec les autres liés par un lien indéfectible, non seulement par notre humanité, mais plus encore par ce que nous partageons en propre en étant chrétiens. Nous sommes ainsi liés les uns avec les autres. Ce n'est pas quelque chose de plat ou de vague, mais quelque chose de bien réel, quelque chose qui nous solidifie et quelque chose qui tient. Nous ne sommes pas la grâce du Christ pour son Église comme ces briques de la tour de Babel qui tomberont un jour sur ceux qui l'ont construite, faute d'être cimentées entre elles par un même ciment. Nous touchons là à un mystère, celui de notre appartenance à l'Église, celui de ce cœur à cœur avec cette Mère qui nous a enfantés dans la vie divine. Dès lors nous ne pouvons pas être à l'extérieur de l'Église lorsque nous péchons. Nous ne sommes pas en effet en état de solitude lorsque nous commettons le mal.
Le deuxième texte que nous avons lu, c'est celui de l'évangile selon saint Matthieu. Or ici, vous vous en rendez compte, le Christ est semble-t-il seul, Il est aux portes de la mort et Il est seul face à la mort, face à cette échéance humaine, n'est seul face au Père. Il est cet être choisi pour être Celui qui porte en son sein toute la détresse de l'humanité et n est dans l'angoisse et la tristesse face à Dieu. Or le Christ n'avait pas à accepter cette mort. Il n'avait pas à accepter cette angoisse pour lui. Le texte pourrait nous laisser en effet supposer que le Christ est seul, mais c'est faux. Le Christ n'est pas tout seul, Il a d'abord les apôtres qu'Il a amenés avec Lui dans le jardin de Gethsémani, puis Il en a pris trois en particulier et n ne cesse d'y avoir un va et vient entre Lui et les apôtres. Le Christ n'est pas seul, Il n'aurait jamais accepté la coupe de la mort, la coupe de la souffrance s'Il avait été seul. Si le Christ refuse d'abord, c'est certainement parce qu'Il ressent cette solitude et cette angoisse, mais n accepte pour l'Église, Il accepte pour son propre corps, Il accepte pour les apôtres qui sont là endormis à ses pieds, Il accepte pour nous.
Le Christ n'est donc pas seul, Il ne saurait être seul dans cette Pâque qui va le faire passer de la vie à la mort. Il n'est pas seul, car Il nous donne déjà de faire aussi dans notre chemin de conversion ce passage de la vie à la mort. Il boit la coupe pour tout son corps qui est l'Église. Il nous faut donc nous acheminer nous aussi avec le Christ. Il nous faut faire des efforts de conversion. Mais vous comprenez bien que tous les efforts de conversion personnelle que nous pourrions faire ne signifient rien s'ils n'étaient pas vécus dans la communion de l'Église. La valeur de notre confession personnelle n'aurait aucune consistance s'il ne s'agissait pas de confesser d'abord l'amour du Christ. Ainsi donc il nous faut, selon l'injonction même du Christ, veiller et prier, il nous faut veiller et prier, c'est-à-dire entrer dans cette démarche du carême d'une façon communautaire. Il faut le faire non seulement pour vous, mais pour toute l'Église, pour tous ceux dont vous portez la responsabilité parce que vous portez à bout de bras, les uns les autres, les péchés de chacun, vous portez comme un fardeau les péchés et la conversion de vos frères. Il nous faut donc agir en ce sens dans la communauté, dans le Christ, dans l'Église qui est son corps. Il nous faut peut-être prendre les moyens de se convertir, donner de l'argent, c'est bien, c'est déjà donner quelque chose de soi, car c'est très important. Mais le plus dur est parfois aussi de donner son temps, de veiller et de prier.
Alors je vous propose tout simplement de vivre ce temps de Carême, ce temps de conversion de le vivre en Église, d'être vraiment de l'Église et de participer à sa vie. Car aussi bien le pape Jean Paul II que le dernier des catéchumènes entrent en Carême. Mais avec lui et avec nous, c'est toute l'Église qui entre en carême. Et il nous faudrait peut-être prendre à cœur de célébrer ce Carême d'une façon toujours plus intense. Puisque Ici vous avez la chance que l'on vous propose des Vigiles qui est le terme même employé par le Christ lorsqu'Il dit de veiller, de rester éveillé. Il nous faudrait être aussi nombreux tous les soirs où nous célébrons les Vigiles que ce soir, aussi nombreux à veiller et prier pour accompagner le Christ dans sa Pâque. Si le Christ ne nous a pas laissés tout seuls, nous ne pouvons pas non plus le laisser seul dans sa Pâque. Car Il nous a appelés, Lui aussi, de très loin, Il nous a appelés de nos démolitions, de notre tour de Babel intérieure qui s'est effondrée. L'homme avait essayé de construire cette tour pour pénétrer les cieux, il ne pouvait y arriver, mais le Christ, Lui, n'a pas construit un tour pour pénétrer les cieux, mais un corps pour pénétrer notre humanité, pour s'enfoncer dans la souffrance et dans la mort afin que nul homme ne puisse se dire étranger au salut de sa parole, au salut de sa grâce qu'Il nous offre.
Je vous engage lorsque vous ferez une démarche personnelle de conversion, notamment dans le sacrement de réconciliation, à penser que nous n'allons pas tout seuls nous confesser, que lorsque nous allons nous confesser, comme je le disais, nous confessons avant nos péchés, nous confessons l'amour du Christ pour nous, nous confessons le don de l'Église qui nous a été fait. Nous confessons la conversion intérieure qui nous a été donnée uniquement à nous-mêmes, mais de tous ceux qui nous ont précédés et pour tous ceux qui nous succéderont. Il faut que nous aussi nous fassions cette démarche de conversion et que lorsque nous allons dire nos péchés, nous soyons sûrs que le Christ est là présent et que ce n'est pas nous qui portons nos péchés, mais c'est Lui le Christ, c'est Lui qui porte nos péchés et donc que les enlève. C'est Lui qui nous conduit à un véritable cœur à cœur qui ainsi pourra nous faire construire ce bel homme, ce bel édifice spirituel qu'Il a voulu pour tous afin que chacun puisse pénétrer les cieux, la divinité comme le Christ a pénétré notre humanité. L'Église sera ainsi pour tous signe de réconciliation et elle-même réconciliée.
Alors, frères et sœurs, réveillez-vous, levez-vous, le temps est venu, marchez sur le chemin de Pâques !
AMEN