OSER LA NÉGOCIATION
Ex 32, 7-10 + 30-34 ; Lc 23, 26
Célébration du mercredi des Cendres - année C (17 février 2010)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Athènes : Les athlètes
J'aurais voulu vous poser une question : connaissez-vous Claude Onesta ? Vous connaissez Drogbar, vous connaissez les grands footballeurs, vous connaissez les grands skieurs, vous connaissez Brian Joubert même s'il n'a pas eu de médaille, mais il faut bien reconnaître que personne ne connaît Claude Onesta. Et pourtant, c'est quelqu'un qui mérite d'être connu. Pourquoi ? Parce que c'est l'entraîneur de l'équipe de handball. Tout le monde parle de foot, surtout quand on perd. Tout le monde parle de rugby, et il y a un homme dont on n'a pas tellement fait mention ces derniers temps, c'est l'entraîneur de l'équipe de handball, puisque comme vous le savez, l'équipe de France de handball a fait la totale, a gagné les Jeux Olympiques, le championnat du monde, les championnats d'Europe, etc … En fait, ce qui est remarquable, et c'est la raison pour laquelle d'ailleurs l"O.L. a gagné hier contre Madrid, c'est la différence entre une équipe comme Madrid et l'équipe de handball, c'est que l'équipe de Madrid c'est une juxtaposition "d'étoiles", de sportifs accomplis, tellement accomplis qu'ils se regardent le nombril, qu'ils ont chez eux sept corps de garde parce qu'on ne sait jamais ce qui peut arriver, etc … Autrement dit, si vous juxtaposez les meilleurs, vous n'aurez pas nécessairement une excellente équipe de football. Et vous savez comme moi que la raison pour laquelle le Brésil arrive toujours à peine à se qualifier en finale et même à gagner, c'est parce que nous avons affaire à une collection "d'artistes" qui aiment se regarder jouer et dribler avec le ballon. Et face à cela, il y a l'équipe de handball dont nous serions bien en peine de donner le nom d'un seul joueur. S'ils ont gagné c'est grâce à l'esprit d'équipe, grâce à cet entraîneur qui a réussi non seulement à les entraîner personnellement, mais à constituer une équipe, les joueurs au service les uns des autres et les joueurs au service d'un projet.
Il n'y a pas bien sûr que les athlètes dans les journaux et sur les stades, il y a aussi un autre type d'athlètes, ce sont les athlètes dont on parle dans l'Ancien Testament. Il y a très longtemps, dans le deuxième, troisième siècle après Jésus-Christ, dissertaient quelques rabbins au sujet de ces athlètes de la Torah. Ces athlètes étaient Abraham, Moïse et Noé. La grande question était de déterminer quel était le plus grand des trois. Dieu sait toutes les qualités qu'avaient ces trois hommes. Moïse qui a fait sortir le peuple d'Égypte, Moïse qui a su combattre la puissance du Pharaon, accompagner le peuple d'Israël dans le désert, qui a su faire front face à de nombreuses dissensions et de problèmes, Moïse qui a frappé la Mer Rouge qui s'est ouverte pour laisser passer le peuple élu. Et Abraham, cet homme d'une grande sagesse qui a décidé un beau jour de partir de ce pays de perdition qu'était la Mésopotamie, pour se mettre à suivre un Dieu qui lui a dit simplement : viens, suis-moi. Quel héros ! Et cet homme qui a accepté de suivre aveuglément Dieu et même de se confier à lui avant même d'avoir contracté une Alliance avec lui. Et que dire de Noé, cet homme qui était juste aux yeux de Dieu alors que tous ceux qui étaient dans sa génération étaient pervertis, qui a obéi en tous points à Dieu en construisant cette arche et en montant dedans. Et frères et sœurs, pourtant, il y en a deux qui sont supérieurs au troisième. Et ces deux qui sont supérieurs au troisième, c'est Abraham et Moïse. Pourquoi ? Parce que selon ces rabbins, Noé a peut-être été sauvé parce qu'il a obéi à Dieu, mais il n'a pas su négocier avec Dieu. Là où Abraham après l'apparition des anges de Dieu au chêne de Mambré a su négocier avec Dieu pour le salut de Sodome et de Gomorrhe, là où Moïse comme nous l'avons entendu dans la première lecture, a négocié auprès de Dieu pour ce peuple d'Israël qui venait de trahir Dieu, et qui lui a même dit : "prends ma vie", alors que Dieu lui disait : je suis prêt à tous les balayer et de toi, je ferai une grande nation, Moïse n'a pas été tenté et il a dit à Dieu : "ce n'est pas eux ou moi, mais c'est eux et moi". Et Noé, le pauvre, troisième de la classe aux Jeux Olympiques, son tort a été d'avoir été trop obéissant vis-à-vis de Dieu au point qu'il n'a même pas négocié, qu'il n'a même pas avec une certaine âpreté, essayé d'arracher tous ceux qui l'entouraient à cette mort qui les menaçaient.
Frères et sœurs, je crois que le carême, c'est aussi simple que cela. Le carême n'est pas d'abord comme les grands sportifs, d'être capable de déployer des trésors de puissance et d'activité pour soi, pour sa propre satisfaction Le chrétien en carême n'est pas d'abord le sportif mais c'est l'entraîneur, celui qui reste dans l'ombre, qu'on ne verra pas monter sur le podium, alors que s'il n'avait pas été là, le sportif n'aurait jamais gagné sa médaille. C'est cela le chrétien en carême, c'est celui qui découvre que ce qu'il y a de plus important c'est ce que j'appelle cette négociation permanente auprès de Dieu. Pourquoi ? Non pas parce que Dieu est absolument terrifiant et terrible. Mais cette négociation, elle naît d'abord du fait qu'on se rend compte que nous sommes tous misérables et que nous partageons tous cette humanité. C'est cela : la grandeur de Moïse, la grandeur d'Abraham, dans ce cas, c'est de découvrir qu'ils ne sont pas mieux que les autres. C'est à partir de cette solidarité de corps et de chair qu'ils osent se lever face à Dieu pour lui dire : voilà, je suis un homme parmi les autres, et je viens intercéder.
Le carême, frères et sœurs, ce n'est pas d'abord d'essayer de faire des choses absolument éblouissantes pour soi, mais c'est tout simplement de prier, d'intercéder, et comme le disait le Frère Jean-Philippe il y a un instant dans la monition qui commençait cette célébration, c'est de savoir se porter les uns les autres. C'est ce qui se passe pour Simon de Cyrène. Il rentre des champs. Savait-il qui était ce Jésus ? peut-être … pas sûr. Il est surpris, il est réquisitionné, il ne dit pas : ah ! sur mon agenda, non je n'ai pas le temps ! Il est pris sur le fait et il va simplement sur quelques mètres, peut-être quelques minutes, aider Dieu à porter sa croix
Frères et sœurs, c'est vrai que nous avons toujours le sentiment que notre croix est beaucoup plus lourde, beaucoup plus grosse, beaucoup plus terrible et injuste que la croix du voisin, mais je crois que cette entrée en carême nous invite à porter nos croix les uns les autres, ne fut-ce que quelques minutes pour soulager nos frères et nos sœurs.
AMEN