POURQUOI CONFESSER SES PÉCHÉS ?

2 S 12, 1, 9+13 ; Lc 22, 54-61
Célébration du mercredi des Cendres - année C (12 février 1986)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, pendant ce temps de carême, nous allons, chacun dans le secret de notre démarche la plus intérieure, accomplir un geste de confession de nos péchés, nous allons rece­voir le sacrement de réconciliation. Et nous pouvons nous demander quel est au juste le sens exact de cette démarche de confession des péchés, nous demander ce que nous venons chercher réellement, en venant ainsi nous déclarer pécheurs devant un ministre du Christ, devant le représentant de Jésus Lui-même.

Peut-être en confessant nos péchés avons-nous d’abord l’intention d’accomplir notre devoir, l’intention de nous mettre en règle, d’être délivrés d’un certain nombre de peccadilles ou de fautes peut-être plus graves qui embarrassent notre marche. Peut-être cherchons nous à nous retrouver plus légers comme si Dieu effaçait du livre de notre vie les actes que nous avons commis, ces péchés graves ou moins graves que nous avons accumulés.

Ou bien peut-être en venant nous confesser, venons nous au contraire nous engloutir dans cette misère, cette pauvreté, à la limite, je dirais presque avoir un regard de mépris sur nous-mêmes ou un cer­tain dépit devant cette incapacité où nous sommes de réaliser l’idéal de l’évangile. Peut-être venons-nous avec un certain manque d’amour pour nous-mêmes, une attitude de condamnation à l’égard de nous-mê­mes. Ou bien au contraire, recherchons-nous une cer­taine complaisance malsaine dans le fait de nous re­connaître pécheurs et de nous dire pires que les autres.

Ou bien encore, peut-être venons-nous confesser, comme on dit, pour faire le point une fois par an, pour essayer de savoir où nous en sommes, pour mesurer le chemin parcouru afin de faire mieux désormais, pour compter ce que nous avons acquis comme vertus, ce que nous avons accompli comme efforts, pour déployer aussi ce qui qu’il y a eu comme raté et essayer d’améliorer notre performance spiri­tuelle.

Toutes ces motivations sont peut-être présen­tes dans notre cœur, et je ne dis pas qu’elles sont ab­solument mauvaises. Il peut y avoir en toute chose un début de conversion. Après tout l’enfant prodigue, c’est bien quand il s’est rendu compte qu’il avait faim et que personne ne lui donnait à manger qu’il s’est levé pour retourner auprès de son père, afin d’avoir au moins un salaire d'ouvrier agricole. Il n’était pas mené par une contrition très profonde, mais c’était déjà le début d’une démarche.

Pourtant, en vérité, frères si nous devons nous confesser, si nous devons nous reconnaître pécheurs et regarder en face notre péché, ce n’est pas du tout pour essayer de faire mieux, ce n’est pas pour amélio­rer notre vie spirituelle et morale. Si nous regardons notre péché, c’est parce que dans la constatation de notre péché, se trouve la révélation de l’amour de Dieu. Saint Paul écrit aux Romains : "Peut-être ac­cepterait-on de mourir et de souffrir pour quelqu’un de bien, pour un homme juste, oui sans doute donne­rait-on sa vie, mais la preuve que Dieu nous aime, c’est qu’alors que nous étions pécheurs (alors que nous sommes pécheurs), Dieu a donné pour nous sa vie". L’amour de Dieu se manifeste dans cette ten­dresse, cette délicatesse, cette douceur, cette miséri­corde qu’Il a pour nous au moment même où rien ne nous permet d’être dignes de cette miséricorde, de cette tendresse et de cette douceur. C’est précisément parce que nous regardons notre péché, parce que nous nous voyons pécheurs que nous sommes comme éblouis, émerveillés par cette découverte extraordi­naire : Dieu nous aime. Il nous aime quand même, Il nous aime encore plus à cause de notre péché parce qu’Il sait que nous avons davantage besoin d'être aimé.

Quand nous allons nous confesser, ce que nous cherchons, ce n’est pas une mise au point, ce n’est pas une libération de dette, ce n’est pas un ju­gement absolutoire qui nous permettrait de repartir plus joyeux et plus gais. Quand nous allons nous confesser, ce que nous cherchons, c’est le regard du Christ posé sur nous. Vous l’avez entendu tout à l’heure, quand Pierre a eu renié trois fois le Christ, le regard du Christ s’est posé sur lui, non pas un regard de dépit, non pas un regard de mépris, un regard de reproche, mais un regard d’amour, de tendresse. Jésus était venu pour cela, Jésus était dans la cour du grand-prêtre pour cela, Jésus a été arrêté au jardin de Geth­sémani où Il avait eu une sueur de sang pour cela, Jésus mourra sur la croix pour cela, pour les péchés du monde, pour le péché de Pierre, pour ce reniement de Pierre, c’est pour cela que Jésus est venu. Et Jésus regarde son enfant, son apôtre, son ami, Il le regarde avec une infinie tendresse. Une infinie tendresse pei­née certes de son manque de courage, de sa lâcheté, peiné par cette pauvreté, cette misère de Pierre, mais en même temps une tendresse créatrice, une tendresse capable de susciter au cœur de ce même Pierre l’amour dont il avait manqué quelques instants aupa­ravant. Vous le savez, quand Jésus reverra Pierre, après sa Résurrection, Il lui posera trois fois cette question : "Pierre M’aimes-tu ? Pierre M’aimes-tu plus que ceux-ci, plus que les autres" ? Et Pierre ré­pondra : "oui", Pierre qui vient de renier le Christ, Pierre qui sait qu’il n’y a en lui que cette misère et cette lâcheté, Pierre répondra : "oui, Seigneur, Tu sais que je T’aime, Tu sais que je T’aime, non pas parce que j’ai en moi la force de T’aimer, mais parce que ton regard a mis en moi ton amour, qui est devenu mon propre amour".

Le regard du Christ, c’est ce regard qui nous donne notre identité véritable, non pas celle de celui qui sera sans péché, celle d’un juste, fier d’avoir ré­ussi à rester fidèle, mais notre identité qui est celle d’un pécheur, mais celle d’un pécheur aimé, d’un pécheur pardonné parce qu’il est aimé, infiniment aimé. Nous sommes tous, frères et sœurs, des pé­cheurs, et il faut que nous sachions reconnaître notre péché. Et si nous ne savons pas voir notre péché, prions le Seigneur d’ouvrir les yeux de notre cœur, comme Nathan a ouvert les yeux du cœur de David, prions Dieu d’envoyer auprès de nous son ministre ou un de nos frères qui sera l’occasion de cette révélation en nous de notre péché. Oui, nous sommes pécheurs, mais nous sommes des pécheurs que Dieu aime. Et Dieu nous aime avec une force infinie parce que nous besoin de son amour, parce qu’il faut que cet amour vienne prendre le relais de notre manque d’amour pour transfigurer notre être et nous donner notre iden­tité véritable de rachetés. C’est la parole de Nathan à David : "Tu es cet homme", cet homme pécheur, mais cet homme que Dieu aime et pardonne et c’est pour­quoi, dit Nathan, "tu ne mourras pas".

Il faut donc que nous nous préparions à cette rencontre avec le regard du Christ. Il faut que nous entrions assez profondément dans notre cœur pour que nous puissions nous savoir regardé par Jésus. Jésus nous regarde, Il nous regarde comme Il a re­gardé Pierre, Il nous regarde de ce regard créateur, Il nous regarde pour nous transformer, nous transfigu­rer, pour que son amour nous ressuscite. Ce regard existe, il est posé sur nous, maintenant, mais nous ne le savons pas parce que nous ne sommes pas entrés assez profondément en nous-mêmes, nous n’avons pas découvert assez profondément notre misère et notre pauvreté pour être émerveillés, éblouis et trans­figurés par ce regard. Alors c’est tout le sens de notre démarche pendant ce carême. Nous allons entrer plus profond dans notre misère pour rentrer plus profon­dément dans la gloire, parce que la gloire, c’est le rayonnement de l’amour de Dieu sur les pécheurs que nous sommes.

 

AMEN