FERMONS DONC NOS CAHIERS D'ÉCOLIERS !

Célébration du mercredi des Cendres - année B (5 mars 2003)
Homélie du Frère Jean-François NOEL


Q

uand on prononce le mot d'examen de conscience, on peut rapidement prendre ces mines d'écoliers en flagrant délit, en train d'essayer de faire des comptabilités impossibles entre nos bonnes ou mauvaises actions, d'essayer de trouver un semblant d'ordre dans notre vie qui est quand même assez menacée par un certain désordre permanent. Ce qui fait qu'en général, quand nous commençons le carême, instinctivement notre vie, comme on dit en Provence, se "restriche", devient toute petite et devient comme une peau flétrie, nous prenons des mines de circonstance de quelqu'un qui prend au sérieux la demande faite par le Seigneur et nous essayons de nous concentrer, de reprendre les jours et les nuits, de reprendre les saisons, les hivers, les printemps, de reprendre de qui nous a donné l'impression de nous faire trébucher sur le chemin qui nous mène à Dieu et qui nous mènera à Dieu quoiqu'il arrive. ( c'est déjà la certitude !)

Au fond, le carême, ce n'est pas cette mine renfrognée des élèves pris en flagrant délit, c'est d'abord un élargissement de notre vie, de notre vue, de nous-mêmes. Plutôt que nous arrêter aux marges de nos cahiers d'écoliers, il nous faut fermer ces cahiers. Les fermer … comme ça ! Et puis, nous ouvrir au vent de l'Esprit, au vent de notre vie telle qu'elle s'est inscrite dans les cieux depuis le début, par le baptême. Notre nom est inscrit sur le grand livre de Dieu, et ce livre c'est le livre d'images de Dieu, du Père, qui regarde ses fils et qui connaît toutes les histoires de ses fils.

La différence entre un païen, c'est ce que dit saint Paul, et un chrétien, c'est ceci : le chrétien c'est quelqu'un qui a un moment donné, de manière fulgurante ou de manière progressive, a entrevu que sa vie n'était pas seulement la sienne, mais qu'elle était inscrite dans un autre registre, une autre dimension. Il y aurait dans notre vie, sans arrêt, une allée et venue entre notre vie humaine, ses histoires propres, même son tragique, et puis un autre registre, comme sur un orgue, un registre plu lourd, plus fort, plus profond. Nous confondons notre vie humaine, notre navire avec la surface de l'eau, mais notre vie s'inscrit sur le fond de l'océan, car la véritable route, c'est le fond de l'océan. Pour ceux qui ont fait un peu de voile, de marine, vous savez qu'il y a une grande différence entre la route de surface et la route du fond. Il suffit de savoir qu'il y a des courants dans la mer pour savoir que le tracé de la route de fond ne correspond pas à la route de surface, et l'on peut avoir l'impression de faire beaucoup de chemin en surface, et en fait sur le fond, on recule.

Notre véritable vie, notre identité de ce que nous sommes, cette part ignorée de nous-mêmes qui a été inaugurée le jour de notre baptême et qui est sans arrêt inspirée par Dieu, par la grâce, c'est celle qui s'écrit sur le fond de l'océan. La lame de fond, c'est l'Esprit Saint qui fait ressentir à la surface le mouvement profond que Dieu donne à notre vie, sur ce grand registre qu'est l'histoire de Dieu, dans le Salut qu'Il propose aux hommes. Et nous ne savons pas, et nous ne saurons pas quelle est la place que Dieu nous a donné dans ce grand registre.

C'est pour cette raison que les élus, quand ils arrivent au jour du jugement, dans l'évangile, disent : "Mais, Seigneur, quand est-ce que cela nous est arrivé de te vêtir, de te donner à boire, à manger ?" Ce n'est pas qu'ils aient la mémoire qui flanche, comme le dit la chanson, mais c'est qu'en réalité, ils ne l'ont pas vu eux-mêmes. Le bien que nous avons à faire, inspiré par Dieu, passe à travers nous, ne fait que passer à travers nous et nous l'oublions. Vous allez me dire que c'est bien décourageant pour nos vies, parce que nous ignorons les conséquences que cela a pour notre propre vie.

Lorsque nous nous confessons, les premières choses qui nous viennent à la tête, c'est ce qui nous gêne, ou si nous sommes un peu évolués, ce qui gêne les autres. C'est une seconde étape que nous ne franchissons pas toujours, parce que nous nous confessons de ce qui nous gêne, nous, ce qui nous humilie, ce qui nous déplaît en nous. Et seulement après, nous risquons la visite en nous de ce qui pourrait gêner les autres, les faire souffrir, c'est une seconde étape qui demande un certain élargissement de notre vue. Nous nous confessons d'un certain nombre d'actes dont nous pensons qu'ils ne sont pas conformes à la règle dont nous pensons qu'elle est celle de Dieu. Très souvent, pour nous, pécher, c'est équivalent à ce qui nous gêne, mais je n'en suis pas si certain. Je ne suis pas certain que le centre de gravité de notre péché soit exactement ce qui nous gêne, ou alors, nous aurions une véritable culpabilité bien centrée et bien spirituelle pour sentir à l'avance ce qui rompt la relation avec Dieu. Or la culpabilité elle n'est pas branchée là-dessus, elle est branchée sur nous. La confession, c'est une sorte de petit voyage qu'on va faire à l'intérieur de nous-mêmes pour passer de ce qui nous gêne au véritable péché qui est la rupture de la relation avec Dieu. Je ne suis pas sûr que cela nous gêne de rompre la relation avec Dieu, notre sensibilité n'est pas assez accordée à ce registre.

C'est pourquoi, il faut passer par une certaine morale, en tout cas, notre premier discours en confession passe par une certaine déclinaison d'aveux, de fautes que nous avons commises, mais elles sont l'occasion pour nous de nous interroger sur cette vie profonde, cette vie spirituelle, cette vie du fond de l'océan, cette vie inscrite dans le registre de Vie de Dieu, cette vie inaugurée par le baptême. Cette vie repose sur un trépieds, comme si notre navire à la surface de l'eau avait cette espèce de trépieds profond, qui est composé donc de trois éléments, la foi l'espérance et la charité. C'est parce que nous sommes déficients sur le plan de l'espérance, ou de la foi et ou de la charité que nous posons des actes qui sont effectivement non conformes à la morale. Mais ce que nous avons à confesser, c'est-à-dire à nous entendre dire, parce que c'est intéressant de nous entendre dire devant l'instrument qui est le prêtre, à Dieu : mon défaut en matière d'amour, je n'aime pas assez Dieu, je ne m'aime pas assez, je n'aime pas assez les autres. Ou en matière d'espérance : est-ce que j'ai la conviction que Dieu écrit avec moi, une histoire ? Ou est-ce que j'ai le sentiment que préoccupé par de nombreux dossiers Il va au plus urgent et m'a un peu oublié sur le bord du chemin ? Cela, c'est l'espérance. Ou au contraire, est-ce que cette foi, cette confiance qui souvent se fait dans la nuit, cette passerelle que je dois franchir sans arrêt, est-ce qu'au fond je ne me suis pas arrangé pour avoir l'air de l'avoir, comme on dit, sans l'avoir vraiment testé ? Et ces défauts-là de foi, d'espérance, de charité, auront comme conséquence un certain nombre de défauts sur le navire de surface.

Si je suis déficient sur le plan de l'amour, mes actes seront marqués par cette déficience d'amour. Si je suis un homme sans espérance mes actes seront marqués par cette désespérance, par cette tristesse, ce cynisme qui est peut-être un grand péché, dont nous ne nous confessons pas parce qu'il ne nous gêne pas forcément le cynisme. La confession, c'est le moment où franchissant les premières galeries de ce qui nous embête, comme les taupes qui franchissent un peu comme ça, il nous faut aller plus profondément et entendre dans cette voie souterraine, la manière dont notre homme ancien se bat avec ses défauts. Chacun de vous pourra en matière de foi, en matière d'espérance, en matière de charité, se repérer, nous avons une distribution de défaillances qui nous est propre. Pour ma part, je reconnais que l'amour ne m'est pas si facile, la foi peut paraître plus facile, mais l'amour … pas si facile que cela ! Je ne me confesse pas ce n'est pas une confession publique, mais cela me permet de vous alléger un peu et de vous permettre de commencer à réfléchir à votre système intérieur personnel.

Notre carême, c'est le moment où, en élargissant notre vue, nous découvrons que notre vie s'inscrit sur un grand registre, le grand registre du salut des hommes. Si nous sommes là ce soir, ce n'est pas pour notre pomme, nous sommes ambassadeurs. Nous sommes ambassadeurs, et témoins, et porteurs de la miséricorde de Dieu pour les hommes en ce monde. Et pour être porteurs de cette immense révélation qu'est la miséricorde de Dieu, il faut que nous soyons presque dégagés de nous-mêmes, et pour être dégagés de nous-mêmes il faut que nous soyons dégagés de ce qui apparemment nous ferait préoccuper de ce qui nous gêne. Nous avons nous, à nous soucier du Salut, du sauvetage, de la vie souterraine que Dieu propose à chaque homme. Le païen est celui qui ne l'a pas aperçu, qui ne l'a pas découvert dans sa vie. Il n'a pas eu le pressentiment que sa vie n'était pas la seule vie de l'esquif très fragile sur les vagues de la fatalité de la destinée, mais que sa vie, comme une ancre flottante dans l'eau s'inscrivait profondément dans une grande histoire, et que nous sommes les instruments de cette grande histoire. C'est en prenant conscience que nous avons cette place d'honneur que Dieu nous propose, que nous devenons les membres de la grande histoire. C'est cela le carême.

Fermons nos cahiers d'écoliers et les listes que nous avons inscrites avec nos stylos rouges et verts, en soulignant bien les défauts et les bonnes actions. Laissons-nous ouvrir, ne craignons pas de nous élargir à la dimension même de la vie de Dieu proposée à tous les hommes de cette terre, parce que nous sommes chrétiens, ambassadeurs pour son pardon.

 

AMEN