CONTAGION ET ÉTONNEMENT
Col 3, 9-17 ; Jn 8, 2-11
Célébration du mercredi des Cendres - année C (25 février 1998)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Le péché est contagieux, non seulement pour celui ou celle qui l'a commis, mais également pour ceux qui sont autour. La vue du péché chez l'autre peut susciter en nous d'autres péchés : un dégoût, une aversion, une envie de le dénoncer, ou peut-être simplement le désir de s'en écarter et de s'en éloigner. Le péché est contagieux parce que le péché, j'entends le péché public, le péché qui se connaît, parce qu'effectivement il se comporte comme une maladie. On sent que pour s'en débarrasser il faut prendre du recul ou dire une parole. Souvent nous tombons dans le piège de ce péché en le dénonçant, en le colportant, nous continuons à donner, j'allais dire du grain à moudre au moulin de ce péché qui non seulement a touché le cœur de cet individu, mais qui nous touche à notre tour.
D'ailleurs c'est la même chose en chacun de nous. La prise de conscience du péché, que nous confondons souvent avec ce qui nous gêne et non pas avec ce qui gêne Dieu, la prise de conscience du péché peut provoquer en nous une telle tristesse, une telle amertume, une déception, j'ai envie de dire que nous payons encore plus cher ce que nous avons commis, nous redoublons, nous triplons la mise. Certains d'entre nous s'arrangent même pour le faire payer aux autres, c'est une méthode, ce n'est pas la meilleure non plus, je ne vous la recommande pas, il y en a qui s'accommodent pour se payer à soi-même.
Il y a une chose sur laquelle nous pouvons travailler pendant le Carême, c'est sur la contagion, non pas sur le péché lui-même, pardonnez-moi mais je suis sans illusion et je crains que la communauté que nous sommes ce soir, à peu de chose près, sera la même au mercredi de la réconciliation ou à Pâques, c'est-à-dire que nous n'allons pas beaucoup changer, nous allons nous aimer ou nous détester tout autant que ce soir et qu'il n'y a pas beaucoup plus de sainteté, mais on n'en sait rien, on peut encore l'espérer.
Le Carême est sans illusion, mais il est fondé sur ce qu'on appelle l'espérance, c'est-à-dire nous allons cheminer les uns avec les autres avec Dieu. Nous allons continuer à écrire plus véritablement notre histoire personnelle et notre histoire communautaire avec Dieu. Mais il y a de fortes chances ou une forte malchance que cette part irréductible du péché soit la même aujourd'hui et à Pâques. Je vous dirai pourquoi après, mais il me semble que Dieu nous la laisse. Il y a quelque chose d'irréductible à l'imperfection, à l'autonomie de la créature que nous sommes, à un péché, à une sorte de péché qu'il y a en nous et qui ne s'effacera pas. La seule consolation que nous ayons, c'est qu'elle n'aura pas droit à la résurrection, que nous irons sans elle, mais c'est une grande consolation.
Par contre ce que nous pouvons transformer, c'est d'éviter de payer encore plus cher, tenter d'éviter d'accepter que le péché nous contamine davantage. Lorsque nous péchons, il faut essayer de se dire que je ne suis pas, que celui qui vient de commettre le péché, mais je ne suis pas réductible à cela, que quelque chose en moi n'a pas été touché par ce péché. C'est quelque chose de plus profond, de plus grand, de plus beau qui appartient fondamentalement à Dieu et ce lieu même où Dieu habite n'est pas réellement touché par ce péché-là et que je reste intact, à moins que ce ne soit le péché contre l'Esprit, le péché contre Dieu. Mais l'image, ce début d'image qu'il y a en moi et qui fait que je ressemble à Dieu n'est pas détruit. Et je peux recommencer à rire, à jouer, à bondir comme dans le Cantique des cantiques, si j'accepte de bondir en boitant un peu ou en ayant un peu mal ou avec un œil en moins, enfin avec ce qui a provoqué mon péché, avec ce qui a été abîmé, avec ce que mon péché a détruit en moi. De fait, mon péché a détruit une partie de ma vitalité, de ma relation avec Dieu, mais il ne détruit pas l'essentiel de ma relation avec Dieu qui est toujours renouvelée par Dieu, qui est toujours intacte. Encore faut-il que je m'accroche avec une sorte de confiance et d'espérance avec ce qui n'est pas touché et que je n'ai pas le droit de faire payer à Dieu ou à moi-même ou aux autres la tristesse conséquence de mon péché. J'ai déjà péché, c'est déjà assez grave comme ça, je n'ai pas le droit en plus d'être triste, parce que cette tristesse, cette amertume, ce dégoût, peu importe comment on l'appelle, n'est que la conséquence de l'opinion que j'ai de moi par rapport au péché que j'ai commis, et cela concerne Dieu et moi, pas simplement moi, donc pas simplement l'image que j'ai de moi, pas simplement la déception que j'aurais de mon image, cela concerne la relation que j'ai avec Dieu. Je n'ai pas le droit en plus d'ajouter quelque chose qui est la conséquence du péché, c'est-à-dire une déception. Si Dieu n'est pas déçu de moi, comment le serai-je de moi-même ? C'est une chose étonnante : Il n'a jamais été déçu, Il ne manifeste aucune déception à mon égard, et quel que soit le péché, rien d'irréparable ou d'irréductible n'a été commis. Et Il est toujours là. Le problème c'est que nous ne pouvons pas nous voir comme Dieu nous voit.
Les gens qui étaient autour de la femme adultère avaient leurs propres péchés, les plus vieux plus que les jeunes, il suffit d'attendre un peu et l'on arrivera tous à égalité. C'est une question de temps. Par contre ce qui est beaucoup plus étonnant, c'est qu'ils se servent de cette dénonciation : "J'applique la loi", pour commettre un péché qui me paraît plus grave que l'adultère de la femme et qui est de mettre Dieu à l'épreuve, à travers Jésus, ils disent cela pour le mettre à l'épreuve. C'est ça que j'appelle la contagion, c'est-à-dire que cette dénonciation de ce qui les gêne, ils ont raison, mais cette dénonciation les fait pencher, les tente à eux-mêmes de se laisser happer par ce qui est mauvais dans cette femme et qui devient plus mauvais encore parce qu'ils le retournent à l'extérieur d'eux-mêmes contre Dieu.
Jésus écrit, je ne sais pas ce qu'Il écrit, mais en tout cas ce qu'Il écrit et ce qu'Il va dire, peut-être donc qu'Il écrit peut-être : "Je les aime quand même", mais c'est moi qui l'invente, vous pouvez donc l'effacer, c'est-à-dire qu'Il a écrit : "Pourvu qu'ils ne se laissent pas aller à être happés davantage par ce qui a commencé à les prendre, à les tordre, à les déformer devant mon regard. Ils ne se laissent pas regarder comme moi je vais regarder un peu plus tard cette femme quand elle sera seule avec ce péché que je vais détacher d'elle par ce que je vais retrouver en elle et je vais lui montrer ce que je vois d'elle, qui est plus grand, plus beau, plus intact que ce péché".
Mais pourquoi Dieu nous a-t-il laissé cette part irréductible du péché ? pour que nous ayons un lieu où nous restions étonnés de son amour, c'est pour cela qu'Il l'a laissé, sinon on n'aurait plus l'occasion de s'étonner de sa miséricorde et de son amour. Et c'est là que nous pouvons avoir une espèce d'accueil comme Dieu a pour nous, miséricordieux de notre propre péché parce que c'est là que nous pouvons encore avoir l'occasion de nous étonner de Dieu. Sinon je crains, et Lui aussi, Dieu, que nous perdions toute occasion de nous étonner de Lui, puisque nous ne pouvons pas mesurer avec quelle gratuité, avec quel don, avec quelle fidélité Dieu est resté dans notre vie. Cette part irréductible du péché qui est en nous, quelle grâce ! puisque à chaque fois que nous retombons ou que nous nous situons à l'intérieur en disant : "je ne suis que ça", c'est l'occasion pour nous de remonter ce que nous sommes vers Lui, de retrouver son regard et de dire : "Mais c'est incroyable que Tu continues à m'aimer quand même".
Et le Carême, c'est peut-être prendre conscience de ce regard porté sur nous, puisque nous allons avec Lui nous regarder, nous allons faire l'examen de conscience, donc nous regarder. Nous allons, avec Lui, nous regarder pour prendre conscience que Lui ne s'effraie jamais de rien, Il ne nie pas pour autant la gravité du péché qui Lui coûte la vie, mais nous redonne l'occasion de nous étonner de la grandeur de la miséricorde, de la douceur, de la ténacité de Dieu à notre égard, jamais démentie, jamais. Et ça, ne "jamais démenti", c'est cette façon que Dieu tisse, écrit le mot "éternité" avec ce péché qui un jour ne servira plus à rien, qui n'aura pas droit la résurrection, on le jettera dans la géhenne. Nous pourrons alors bénéficier pleinement de ce que Dieu avait écrit à travers ce péché-là, à travers cette part irréductible pour entrer de plain-pied dans la majesté de Dieu, alors que nous goûterons, ayant pressenti, en ayant été étonnés plus d'une fois, et que nous goûterons d'autant plus en la recevant pleinement.
Que le Carême soit donc pour nous non pas à l'avance une sorte de désillusion nouvelle, mais une façon de nous dire : "Mais il est incroyable comme Il est resté auprès de moi, qu'Il m'ait donné de nouveau l'occasion en moi de m'étonner de Lui".
AMEN