LA MISÉRICORDE
Célébration du mercredi des Cendres - année A (28 février 1990)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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llez comprendre le sens de cette Parole : "C'est la miséricorde que je veux et non les sacrifices". Phrase extrêmement dangereuse et dangereuse pour Dieu d'abord. Dangereuse pour Dieu parce tout lui est dû et par conséquent, quand les hommes font des sacrifices, ils ne font que reconnaître le fait que comme créatures, ils doivent tout à Dieu. Sacrifice n'est pas tant privation, que faire "sacré", rendre sacré, reconnaître comme sacré, et donc, un Dieu qui prend le risque de dire : "Je ne veux pas de sacrifices", est un Dieu qui nous change la religion. C'est donc une chose extrêmement dangereuse de la part de Dieu, que de nier le don des sacrifices, et de dire à l'homme : tout ce que tu crois tout ce que tu tiens pour le moyen idéal d'établir une relation juste avec moi, (en réalité, ce n'est pas si faux que cela), offrir des sacrifices, c'est une très bonne chose, mais de fait, Dieu n'en veut plus. C'est terminé, il n'en veut plus !
En attendant, pourquoi n'en veut-il plus ? Parce que le seul sacrifice qui est important, c'est celui du Fils Unique. Là encore, ce n'est pas tant un sacrifice par privation de sa vie, même si cette dimension est réelle, mais le fait que sa vie est devenue le don par excellence de lui-même et pour Dieu. Lorsque nous entrerons tout à l'heure dans l'Eucharistie, dans le sacrifice du Christ, c'est parce que nous devenons sacrés du don que le Christ a fait de lui-même.
Donc, première phrase extrêmement dangereuse : Dieu ne veut plus de sacrifices, mais, Il ajoute : "Je veux la miséricorde" ! Alors, Dieu est-il le complice de toutes les failles, de toutes les faiblesses humaines, Dieu est-Il le complice du péché des hommes, en se disant : "les pauvres, ils font ce qu'ils peuvent, et je les aime quand même ", est-ce que Dieu aime l'humanité en ce qu'elle n'est pas aimable, si c'est cela, on peut se demander quel est l'équilibre affectif de Dieu ? Si Dieu aime les choses qui ne vont pas bien, si Dieu aime les hommes parce qu'ils vont cahin-caha, et que d'une certaine manière ils sont un peu pitoyables et lamentables, alors, qu'est-ce que c'est que cet amour de Dieu ? C'est un amour minable !
Remarquez bien qu'Il n'a pas dit : "c'est l'indulgence que je veux et non le sacrifice"... Trop souvent, on croit que miséricorde signifie indulgence, j'entends au sens théologique, pas au sens de bonasse, prêt à croire tout, prêt à supporter n'importe quoi, un peu comme avec ces enfants très mal élevés qui mangent le gâteau que la grand-mère leur a offert, sans jamais dire merci, parce qu'ils considèrent que cela leur est dû et qu'ils sont le centre du monde, et donc, on est indulgent pour eux, on ne va pas leur faire la leçon, parce qu'ils sont si gentils, si mignons. Ce n'est pas cela l'indulgence. La miséricorde n'est pas l'indulgence. La miséricorde, c'est la vérité, et c'est là-dessus que Dieu nous attend au Carême.
Quand Dieu nous attend sur le chapitre de la miséricorde, ce n'est pas pour nous encourager au laxisme, sinon Dieu serait coupable, ou tout au moins complice, de nos propres lâchetés, si c'était une indulgence qui laisse tout passer, ce serait de la complicité avec le mal. Mais, c'est la miséricorde que je veux, c'est-à-dire : je veux que vous les hommes, vous puissiez d'abord dans cette attitude de vérité, reconnaître que vous êtes pécheurs, et moi, quoique vous soyez pécheurs, je veux vous pardonner. Quand le Christ dit : "C'est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice", il se pose comme celui qui veut pratiquer le salut de l'homme et le rencontrer dans son état quel qu'il soit ! Et c'est la raison pour laquelle il se fâche avec les pharisiens, s'il va manger avec Matthieu qui n'est pas une compagnie honorable, on le sait bien, il n'a pas besoin des pharisiens pour le lui expliquer, il sait qu'il va chez des petits malfrats, et qu'il va manger avec eux. Mais le problème n'est pas qu'il se met du côté des pauvres parce que ce sont des pauvres, qu'il choisit le pécheur parce que c'est un pécheur, mais il se met du côté des pauvres et des pécheurs parce qu'il y va du salut de l'homme et de la vie de l'homme. Et finalement, ce qu'il préfère chez ces gens-là, ce n'est pas leur péché, mais qu'à cause de leur péché, ils soient plus capables de reconnaître ce qu'ils sont, et de mieux reconnaître la volonté du salut sur eux, réflexion inconnue de bien des pharisiens bien pensants. Il n'y a pas de complicité de Dieu avec le mal, ni même avec le péché, quand le Christ se fait homme, il se fait homme parfait, il ne nous sert pas un modèle d'humanité au rabais, c'est un homme sans péché, quand il vient, c'est parce qu'il y a cet absolu de salut qui vient nous rejoindre dans notre vie d'hommes pécheurs, et Il veut d'abord, par la miséricorde, faire la vérité sur l'homme.
Et c'est cela notre carême. Si notre carême était une manière de nous gratter les plaies, ce serait raté, même si à certains moments, c'est utile de se gratter les plaies, pour hâter la guérison. Mais, en fait, quand le Christ demande de faire carême, il nous demande de nous reconnaître dans sa miséricorde comme ces pécheurs qui sont rejoints là où ils sont mais qui sont rejoints pour renaître par la miséricorde. Et c'est cela que le Christ a fait avec Matthieu, avec tous les publicains, avec qui il a partagé semble-t-il de nombreux repas, même peut-être pendant le temps de carême. Donc, que ce temps nous aide à redécouvrir la vérité même de ce que nous sommes devant Dieu, voilà ce que Dieu veut. Il veut que nous ne nous racontions pas d'histoires, même religieuses, devant Lui. Que nous ayons cette grâce pendant ce temps de Carême, ce n'est sans doute pas toujours facile de faire la vérité, et de se reconnaître pécheur, mais c'est la plus grande grâce que Dieu veut nous faire.
AMEN