DIEU SEUL EST SAINT

Ba 2,11-19+27 et 3, 1-7 a
Célébration du mercredi des Cendres - année B (16 février 1994)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

J

e désire vous proposer deux brefs commentaires des textes de l'Écriture, puis conclure par quelques remarques sur le sens spirituel du repentir. Vous avez entendu ce texte magnifique, qui est un des plus beaux, des plus profonds, des plus riches du prophète, de cette méditation sur les marques principales de la vie humaine : la foi, la confiance, le péché, le présent et l'avenir, je ne retiens que deux éléments. Le premier nous dit dans quelle disposition nous devons commencer ce temps de carême. Le second nous signifiera la démarche à laquelle cette disposition doit nous inviter.

       Le premier point est capital : "Dieu est seul Dieu, Il est le seul Saint, le seul Seigneur. Il n'y a pas d'autre Dieu que Moi, que Moi seul". J'insiste ce soir sur la confession de l'unicité de Dieu. Vous allez me dire "mais nous croyons en un seul Dieu". Bien sûr. Mais il s'agit de vivre pour un seul Dieu comme il y a un seul Dieu qui vit pour nous. C'est une banalité de l'affirmer, mais les banalités cachent parfois les profondeurs les plus nécessaires à creuser, c'est peut-être pour cela d'ailleurs que nous passons souvent à côté, allant chercher des idées qui nous occupent ou qui nous amusent. Il n'y a qu'un seul Dieu, frères et sœurs. Ce Dieu est Saint, Il est Créateur, Il est Sauveur. Le salut, Lui seul le donne, Lui seul. Quand l'homme cherche son salut ou une part de son salut, pour vivre une parcelle ailleurs qu'en ce Dieu unique, il est pécheur, il devient idolâtre.

       C'est le second point de ce texte que je mets en valeur. L'homme est couvert de confusion, accablé de honte et humilié parce qu'il fabrique des idoles. Nous retrouvons cette vérité un peu plus loin dans le texte : "Ils sont sans intelligence ceux qui portent leur idole de bois", de bois ou d'autre matière première, matérielle ou spirituelle, intellectuelle, morale, culturelle, tout ce que vous voulez. Les idoles ne sont pas uniquement du produit fini, commercialisable ou vendable. Il n'y a qu'un seul Dieu et devant ce Dieu, nous sommes idolâtres. Voilà la raison pour laquelle nous porterons sur nous ce signe de la confusion et de la honte et de l'humiliation que sont les cendres. C'est pourquoi recevoir ces cendres, c'est d'abord professer qu'il n'y a qu'un seul Dieu que nous n'avons pas traité ni aimé comme notre Seigneur unique, seul Créateur et ceci nous renvoie à notre façon de gérer les biens de ce monde. Il y aurait beaucoup à dire ..."Dieu n'a pas créé la terre pour être un chaos mais une demeure habitable". Ce seul Seigneur est Sauveur, ceci nous renvoie à la gestion de nos biens spirituels, dans la foi chrétienne, dans l'Église catholique, dans la paroisse Saint Jean de Malte. Oui nous sommes grands fabricants d'idoles, l'idole ce n'est rien d'autre qu'un morceau brisé de l'homme dont il fait un dieu.

       Lorsque à l'origine Satan a tenté l'humanité, lorsqu'il nous tente aujourd'hui, ce qui s'origine intérieurement, il a dit : "Vous serez comme des dieux", il n'a pas dit : "Vous serez comme Dieu ". C'est un bon théologien, l'animal. "Vous serez comme des dieux", et les dieux ce sont les idoles. L'homme ne l'a peut-être pas tout à fait compris à ce moment-là, mais aussitôt est entrée en lui la brisure, le miroir brisé, la ressemblance éclatée en mille morceaux. Il n'a rien su faire d'autre que se précipiter sur chacun des morceaux qui brillaient encore pour s'y regarder et chercher ce Dieu qu'il aurait voulu devenir.

       De chaque parcelle de sa propre vision d'homme pécheur, séparé, divisé, cassé, il a fait une idole. C'est pourquoi nous portons le signe, ce soir, de cette confusion, de cette honte, de cette humiliation, de ce manque d'intelligence comme dit le prophète Isaïe : "Ils sont sans intelligence." Voilà ce que je vous propose de retenir de ce premier texte. Vous pourriez vous en servir comme un peu la note fondamentale de votre carême, comme pour composer une musique qui ne soit pas trop dissonante. Le signe des cendres, signe personnel et communautaire, est un signe de réalisme, de lucidité sur nous-mêmes, sur les autres, mais pas de jugement, pas de condamnation, de lucidité. C'est ainsi d'ailleurs que nous retrouvons le sens de ce que dit le prophète à la fin de ce texte : "Que tout genou fléchisse devant Dieu", sens du Dieu unique et saint devant lequel notre geste est celui de l'adoration. "Qui est-Il ?" dira l'aveugle guéri à Jésus. " Tu Le vois, Il est devant toi ". Il s'agenouilla et il L'adora. Ainsi nous nous acheminerons, nous la descendance d'Israël, vers la nuit de Pâques selon l'annonce du prophète. "Toute la descendance triomphera dans le Seigneur et se trouvera dans sa gloire".

       De l'évangile de saint Luc, je retiens simplement cette phrase : "Jésus le rendit à sa mère". Voici le désir du Seigneur nous rendre à notre Mère, nous qui sommes des fils morts, des fils qui allons vers l'ensevelissement, couchés dans la poussière, poussière que nous porterons encore tout à l'heure sur nos têtes. Signe de mort. Jésus veut s'approcher au long de ces semaines de chacun d'entre nous pour nous dire : "Jeune homme, ou jeune femme, peu importe, lève-toi et marche". Pourquoi ? pour nous rendre à notre Mère qui est l'Église. Le péché est une mort, notre péché personnel ou communautaire est une mort qui rend l'Église comme cette femme qui a perdu son enfant. L'Église pleure sur nous lorsque nous nous abandonnons à la mort du péché. Le Christ a pitié de son Église, cette Mère des nouveaux vivants qui ont préféré la mort à la vie qu'elle leur a donnée. Il y a une conscience ecclésiale au-delà de notre personne, de notre paroisse, de notre Église catholique. Car tout homme est fils de cette Mère, qu'il soit inscrit ou non sur ses registres. Tout homme connaissant le péché, le mal, vivant dans sa vie dans l'obscurité, avec un goût de cendre est fils de cette Mère et donc la Mère pleure.

       Le carême a une dimension ecclésiale qu'il ne faut pas oublier sous le prétexte de conversion personnelle. Il n'y a pas de conversion personnelle sans réconciliation communautaire. Quand un membre guérit, c'est tout le corps qui guérit. Cela ne peut pas se faire dans l'ignorance mutuelle. D'ailleurs l'évangile le dit lorsque ce fils vivant a été rendu à sa mère, tout le peuple s'en est réjoui. Et la renommée de Jésus en a été étendue à tout le village, toute la région. Il faudrait que le jour de Pâques, quand le Fils se lèvera pour relever les fils, il n'y ait pas que la mère qui se réjouisse, mais tous ceux qui l'accompagnent tant bien que mal au long de son histoire sur la terre, c'est-à-dire les autres, la foule des gens. Cette conversion, cette réconciliation, cette reprise dans notre cœur du Dieu unique vivant et saint aura-t-elle un écho sur nos contemporains ? Ou sera-t-elle simplement circonscrite au confort spirituel de notre foi même renouvelée et magnifiée ?

       Voici pour terminer quelques phrases sur le repentir, d'un auteur spirituel contemporain : Romano Guardini. Je vous le lis très simplement, vous en retiendrez ce que vous voudrez. Ces quelques réflexions me semblent bien saisir le sens du repentir en incluant les quelques éléments que je viens de développer à partir de l'Écriture.

       "Qu'est-ce que le repentir ? Il ne signifie pas seulement qu'un homme comprend qu'il a mal fait, qu'il souhaiterait que cela n'eût pas eu lieu, qu'il est prêt à supporter les conséquences de son acte, qu'il prend la résolution de vouloir mieux faire ... Le repentir est plus que tout cela. Le repentir est un recours au Dieu vivant qui est le Très Saint, dont aucun mal ne peut s'approcher et qui ne le tolère pas. Mais il est en même temps l'amour, le Créateur, et il a le pouvoir non seulement de créer l'homme pour qu'il soit, mais pour quelque chose d'inconcevablement plus grand encore : il peut créer une nouvelle fois l'être humain accablé et souillé par la faute, afin de lui rendre la pureté.

       Le repentir est le recours au mystère le plus profond de la force créatrice dans le Dieu saint. Ce qui est seulement "éthique" est englouti là dans un élément vivant ineffable : le sacré. Le repentir ne masque pas la faute. Au contraire, il est vérité. Il veut voir ce qui est. Non pas dans les scrupules, ni l'angoisse. Ce que la faute a de paralysant, d'angoissant, n'appartient pas au domaine du repentir: c'est une affaire de nerfs qui ne peut que troubler le véritable repentir. Celui-ci veut la vérité. Et dans la vérité de ce qu'il a fait, l'homme vient à Dieu et lui dit : . je suis coupable devant vous. Je le reconnais. Vous êtes le juge. Je me présente à vous contre moi-même. C'est vous que je veux. Vous êtes et je veux que vous soyez et que votre volonté reste souveraine, car vous êtes le Très Saint. Je vous aime. Vous avez raison contre moi. Je me juge en même temps que vous me jugez. Mais vous êtes l'amour. Et je fais appel à cet amour. Avec tout ce que je suis, je me livre au mystère de votre amour. Je ne veux pas par là esquiver la rigueur de la justice. Mais vous êtes la grâce. L'intelligence n'a plus rien à voir là, mais le cœur sait.

      Le repentir de l'homme répond au pardon divin. Au Dieu vivant, capable de pardonner, correspond l'homme à la foi vivante, capable de se reprendre. Tous deux constituent un mystère unique de vie sacrée. Et le repentir lui-même est un don. Quand l'homme se présente à Dieu avec son repentir, le Dieu vivant est déjà en lui et lui a fait le don du repentir. Or non seulement un voile est ainsi jeté sur ma faute, mais c'est pour moi une nouvelle naissance, un nouveau commencement. Il y a là un mystère profond et nous soupçonnons bien que c'est le Dieu vivant qui le rend possible."

 

       AMEN