LE GOÛT DU BONHEUR

Célébration des Cendres – année C (5 mars 2025)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

L'actualité de ces dernières semaines nous met devant un fait étonnant. Normalement, le monde ne tourne et ne marche que grâce à une seule chose, des liens d'alliance. On ne s’en aperçoit pas. Toute la vie économique ne dépend que du fait que l’on fait alliance les uns avec les autres, chacun apportant ses talents, ses capacités, ce qu'il faut pour aider les autres à vivre. C’est ce tissu de solidarités extraordinaires dont on ne s’aperçoit plus, qui est le tissu de la vie de ce monde tel qu'il va. Si on y regarde, c'est dramatique quand on voit brutalement que tous les liens qui s’étaient tissés entre les nations sont bouleversés, récusés ou trahis. On perd pied. Alors, on se pose quand même la question : quel est ce système d'alliance qui fait que les hommes peuvent vivre entre eux ? N'oublions pas le système d'alliance le plus fondamental, l'amour d’un homme et d’une femme. Quand ça commence à ne plus marcher, c'est un désastre pour les parents eux-mêmes, pour les enfants, et pour tout ce qui est la structure de la vie familiale. Ainsi l'alliance est le tissu de l'existence, de notre vie. Avec l'Alliance, nous avons la totalité même du secret de la vie humaine. À quoi cela tient-il ? Comment l'homme est-il fabriqué pour que la vie humaine ne puisse fonctionner que s’il y a des alliances ?

C'est tellement important que nous ne nous en rendons plus compte et que cela nous paraît aller de soi. Or, dès qu’une chose ne marche plus, on s’aperçoit qu’on ne peut pas vivre dans la rupture, dans la trahison, dans le calcul pour être plus fort que l'autre, pour l'écraser et le faire disparaître ou l’anéantir. Alors, ça nous pose la question de savoir ce qu’est l'Alliance. On se dit maintenant qu’avec l'informatique, nous avons tous les formulaires pour faire des contrats : « Je signe ceci et tu contresignes cela ». Toute ma vie, toute ta vie, toute notre vie entre nous sont liées par des contrats. Il suffit d'avoir des papiers. Mais ce ne sont pas les papiers qui font tenir l'alliance. C'est l'alliance qui fait tenir les papiers. On oublie trop souvent qu’il ne suffit pas d'avoir signé le papier. C’est là tout le mystère. Avec tous les moyens que nous avons, nous sommes capables d'inventer tout un tissu de combines. Si vous avez quelque intérêt pour la comptabilité, vous voyez bien la complexité désarmante de tous les contrats financiers dans une vie. On a beau avoir tout cela, ce ne sont pas les papiers qui font l'alliance, ni les normes. Et Dieu sait qu'il y a des normes partout. C'est d'autant plus intéressant que la plupart du temps, nous ne nous en rendons pas compte.

Avec Dieu, c'est pareil. Qu'est-ce qui fait qu'on peut vivre avec Dieu, mais aussi que Dieu peut vivre avec nous ? La plupart du temps, on pense être un bon chrétien, une bonne chrétienne, en faisant des actions qui sont notées selon le contrat d'alliance assez simplifié que sont les Dix Commandements. On se dit qu’on ne fait de pas mal à ses voisins. L'alliance est vécue ici d'une façon tout à fait artificielle, selon des codes auxquels je me conforme en général. Et ça marche mieux quand on les suit. C'est ça le mystère de l'existence humaine. L'existence humaine, ce sont des alliances, et l'existence avec Dieu, c'est aussi une alliance.

Car Dieu a fait alliance avec nous et c'est pour ça que dans la première lecture, on nous explique que Dieu, à un moment donné, voit Israël complètement découragé et lui dit : « Je ne peux pas abandonner quelqu'un dans la détresse » et Il prend l’image d’une femme qui semble avoir été abandonnée. Mais Dieu a renoué avec elle. Il nous dit : « Je suis aussi lié à vous que vous êtes liés entre vous ». On l’oublie car on n’imagine pas que Dieu puisse se lier avec nous. La preuve en est qu’on dit que Dieu est tout-puissant, donc qu’Il fait ce qu'Il veut. Mais ça, c’est le contraire d’une alliance.

On croit généralement que les alliances sont le respect de codes, mais ce ne sont pas les codes qui font tenir la société, ni les idées, ni les calculs des ordinateurs. C’est d'ailleurs peut-être le drame de la vie moderne de compter tellement sur les ordinateurs qui sont un lien purement électronique et on oublie que la vie n’est pas cela. Imaginez des amoureux qui vivraient uniquement en s'envoyant des mails, sans jamais se voir ! Certains l’imaginent aujourd'hui. C'est exactement l'inverse. On croit qu'on va approfondir les liens avec des pixels. En réalité, on est si éloigné les uns des autres qu’on peut s'envoyer des millions de mails qu’au bout d'un certain temps, on ne les regarde même plus parce qu’il y en a trop.

Frères et sœurs, on ne sait plus ce qu’est l'Alliance. Dans une société hyper moderne comme la nôtre, on ne sait plus parfois quelle est l'importance du lien qu'on peut avoir les uns avec les autres. Or, vous avez remarqué que quand Dieu parle de l'Alliance, Il prend l'image d'un homme et d'une femme. En effet, le lien d'un homme et d'une femme était alors une évidence ; ce ne l’est pas toujours aujourd’hui. On recevait ensemble et on transmettait la vie. Autrement dit, la caractéristique fondamentale de l'Alliance est la vie. Être en alliance, c’est être vivant. C'est pourquoi Dieu prend spontanément l'image de la relation d'amour entre l'homme et la femme car c'est dans ce lien-là qu’Il se reconnaît le mieux. C'est pour ça qu’au moment de la création, selon la Genèse, Il a effectivement dit : « Je suis là pour partager avec vous ce que Je suis ». C’est pourquoi la création et la procréation sont si proches l'une de l'autre : c'est l'acte même par lequel dans la communion, dans l'échange, on transmet la vie.

On comprend alors pourquoi il y a un lien d'alliance entre l'homme et la femme, et aussi entre l'homme et Dieu, ou plutôt entre Dieu et l'homme, car Dieu nous a fabriqués, nous a créés, parce qu’Il veut que nous vivions dans un lien et non dans des codes. Vous allez me dire qu’Il a donné la Loi, le Décalogue à Moïse, et prescrit de ne pas tuer, de ne pas voler… mais l’Alliance, ce lien vivant est tellement essentiel, tellement profond, que quand Dieu s'est dit : « Comment puis-Je créer un lien avec vous les hommes ? » Il a trouvé : « Je vais me lier à vous en vivant votre propre vie, en la recevant d'une femme, en la partageant avec tous ceux qui sont autour de Moi, et finalement en donnant ma vie et mon sang pour l'humanité ».

 On se dit que c'est tellement beau que ça devrait marcher comme sur des roulettes ! Ce n’est pas vrai, car la plupart du temps, nous n’avons plus conscience de ce lien d'Alliance. Nous ne savons plus que ce lien d'Alliance ne vit que parce qu’il est vivant. C'est pour ça que le Christ est allé jusqu'à donner son sang. Pour nous le faire comprendre, Il prend l'image magnifique du berger qui prend soin de son troupeau. Quand il perd une brebis, il pense que les 99 autres vont garder le lien entre elles. Ce n’est pas très sûr parce qu'en général elles sont beaucoup plus capricieuses que cela. Et Lui, à ce moment-là, dit : « Je vais risquer ma vie pour récupérer la petite brebis, la plus capricieuse, la plus insupportable. »

Que se passe-t-il quand le lien d'alliance est abîmé, caricaturé, défiguré ? C’est alors que Dieu dit : « Je vais aller au milieu d'eux et Je vais rétablir mon alliance. Mais il faut qu'ils acceptent d'être pardonnés ». C'est parfois un peu difficile pour nous car pour être pardonné, il faut se reconnaître membre de l'Alliance et savoir donner sa vie, son bonheur et toute son énergie à cette cause. On ne le fait pas. Et deuxièmement, on pense que Dieu n’a qu'à me pardonner et me bénir du haut du ciel. Précisément non. Il veut que ce lien soit restauré. Alors ici, ce soir, en commençant le Carême, c'est pour que l'Alliance soit vivante, avec ce que nous sommes, ce que nous avons reçu, notre histoire, et même nos blessures. Que nous ne disions pas que nous, les chrétiens, nous voulons toujours avoir des comportements parfaits selon des codes (code civil, pénal, alimentaire ou code de la vie familiale). Ce sont des liens vivants qui tissent notre existence, ceux que Dieu a voulus et qu’Il nous offre ce soir.

Alors c'est tout simple, on va relire tout à l'heure une liste de recommandations que faisaient les premiers chrétiens. Ils se les faisaient entre eux. La plupart du temps, nous avons réduit cette liste à des codes, à ce qu’il faut faire et ne pas faire. En réalité, les premiers chrétiens redécouvraient qu'ils étaient une communauté, une communion, ils échangeaient, ils partageaient, ils étaient liés ensemble. C'est pour ça qu'on se rassemble et que pendant le Carême, dimanche après dimanche, on va découvrir que Dieu retisse des liens entre Lui et nous, qu’Il nous fait redécouvrir petit à petit des liens qui nous apportent beaucoup plus la vie que nous ne le pensons. Ces liens sont vraiment la présence de Dieu qui se fait notre lien.

Réfléchissons maintenant à notre vie : sommes-nous capables de penser que, si nous sommes là, c'est parce que Dieu fait le lien entre nous ? La plupart du temps, on n'y pense même plus. Cette communauté est le lieu même de la communion, le lieu même de la source de vie. Qu’est-ce qui fait que ce moment que l'on va partager ensemble avec ce frère, avec cette sœur, soit un vrai moment de vie, de bonheur ? Le pardon, c’est cela : rendre le goût du bonheur. Sachons garder ce goût de la joie d'échanger, ce goût de l'humour et découvrons petit à petit que nous sommes appelés à vivre dans des liens d'alliance, de charité, d'amour, d'attention les uns aux autres. C’est cela le cœur de notre vie.

Ce soir, on nous met sur la tête des cendres, ces petites cendres qui nous rappellent, peut-être pas la mort, mais un peu de faiblesse affective, de faiblesse intellectuelle, de manque de goût du bonheur. Que nous retrouvions le goût du bonheur, c’est le secret de la vie. Eh bien, donnez-vous-en les uns les autres. C’est cela le sens du Carême. Quand Jésus a invité les gens à vivre le Carême, Il leur a dit : « Quand tu jeûnes, ne te plains pas, parfume-toi la tête ». Que ce soit le bonheur de vivre, le bonheur d'être près des autres.

C'est ce que nous vivons ce soir, le bonheur de nous retrouver ensemble à cause de l'Alliance que Dieu a faite avec nous. Et Il nous a promis que cette alliance-là, Il ne la briserait jamais, Il la maintiendrait jour après jour dans notre cœur, dans le cœur de nos frères. Nous avons à en témoigner et à vivre de cela pour nous retrouver tous dans la joie et le bonheur de Dieu. Amen.