DÉCHIREZ VOS COEURS
Jl 2, 12-24 ; Mt 21, 12-14
Célébration des Cendres – année B (mercredi 14 février 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
« Ma maison sera appelée maison de prière. Et vous en avez fait une caverne de brigands ».
Frères et sœurs, il est tout de même assez original qu'un évêque, pour son deuxième grand moment liturgique du Carême, car l’an dernier, il venait à peine de mettre le pied à l'étrier, il est tout de même original et important de voir que Monseigneur Delarbre nous appelle à faire un Carême de prière. Vous allez me dire qu’il ne risque pas grand chose. Effectivement, qu'un évêque recommande à ses fidèles de prier, au fond, c'est la sécurité absolue, semble-t-il. Mais puisqu'il le propose, je pense que lui sait pourquoi. Pourquoi y tient-il ? Pourquoi y tient-il non seulement pour lui, mais surtout pour nous ? Ça veut dire que depuis quelques temps qu'il est là, il a compris que, dans ce diocèse, il était important de dire qu'il fallait faire un Carême de prière. Si on veut véritablement faire un carême tous ensemble, invités, conduits, guidés par notre évêque, il faut essayer de comprendre ce qu'est la prière. C'est pourquoi j'ai choisi ce soir deux textes, deux textes qui ont rapport à des lieux de prière.
Le premier est un texte du prophète Joël. Le prophète Joël est celui qui voit le peuple dans une terrible déréliction, un peuple qui se croit perdu et abandonné. Le prophète Joël leur dit : « Vous êtes tous avides de manifestations, de pénitence, vous déchirez vos vêtements – c'était le rite habituel à l'époque – mais en réalité vous êtes à côté du sujet. Déchirez non pas vos vêtements, mais déchirez votre cœur ». Il ne dit pas simplement : « Ouvrez votre cœur », ce serait gentil. Nous sommes toujours prêts à ouvrir notre cœur à Dieu, ne serait-ce que pour nous plaindre, pour nous lamenter, pour demander qu'Il nous aide. Mais là non : « Déchirez votre cœur ». Et c'est terrible, car ça veut dire que si on veut que ce temps soit un temps de conversion, ça devrait nous déchirer le cœur. Vous allez me dire que depuis le temps que je vis en Provence, je commence à exagérer les choses. Non ! C'est vrai qu’il faut déchirer son cœur et le laisser se déchirer, à la fois par les invitations qui nous sont faites, par les propositions de prières qui nous sont faites, et de nous le laisser déchirer par la prière. Vous le savez, ce n'est pas très difficile de laisser déchirer son cœur quand on contemple toute la misère, la souffrance et la violence qui accablent aujourd'hui notre monde. Grâce aux réseaux sociaux, nous sommes à peu près blindés puisqu’on ne voit que des gens qui se plaignent.
Mais il faudrait quand même revenir au centre. Pourquoi ce prophète Joël, quand il voit le peuple se rassembler, se plaindre, se lamenter, leur dit : « Ne vous laissez pas tromper par vous-mêmes, ne vous laissez pas abuser. Il faut avoir le cœur déchiré ». Il faut que dans le cœur de chaque homme retentisse, rejaillisse cette souffrance face au scandale du monde, du péché du monde et face au scandale de notre propre péché. Ça, ce n'est pas rien. En général, après avoir vu les infos, on ne pense pas à dire : « Il faudrait que mon cœur soit déchiré ». Non, on n’y pense pas. D'ailleurs, je vous recommande de ne pas vous contrister toute la journée en vous répétant tout ce que vous avez lu d'horrible dans le journal télévisé. Mais quand même, « déchirez votre cœur et non vos vêtements ». Il y a quelque chose de violent dans cette démarche que propose le prophète Joël.
Et si on faisait un pas de plus avec le second texte, de Matthieu ? C'est incroyable, Jésus est dans la droite ligne de ce qu'a prophétisé Joël. Il arrive au Temple, Il vient d'être acclamé par les Hosanna de la foule. Il est là, dans une situation plutôt favorable. C'est le dernier moment où Jésus connaîtra une sorte d'approbation massive de son peuple pour ce qu'Il a fait et pour ce que le peuple croit qu'Il va faire à Jérusalem, même s'il ne sait pas que ça se terminera par le drame de la Croix. Mais Jésus est là et quand Il entre dans le Temple, Il se fâche. Il a le cœur déchiré, le cœur de Dieu quand il est déchiré, c'est ce qu'on appelle dans l'Ancien Testament : « La colère de Dieu ». Jésus est scandalisé. Il cite les prophètes qui disent qu’il fallait appeler notre Temple la maison de prière. Et voilà que c'est devenu une caverne de brigands. On comprend ce que ça veut dire. A l'époque, les sacrifices, tous les gestes que les gens de bonne volonté voulaient faire pour obtenir quelque chose, une grâce ou une faveur de Dieu, ça se payait. C'est ce qui subsiste un petit peu avec les cierges qu'on offre quand on a quelque malheur, quelque souffrance. En réalité, Jésus n'est pas tellement favorable et Il dit : « C'est incroyable ! Je croyais entrer dans la maison de prière – sans doute parce qu'Il était venu pour prier – et Je retrouve une caverne de brigands ». C'est-à-dire que ce lieu de prière, au lieu d’y déchirer son cœur, on vient simplement y déchirer ses vêtements et offrir des petites tourterelles, des colombes ou des oiseaux, pour être en paix avec Dieu, et il devient très vite le lieu d'un trafic, le lieu d’une tractation pour essayer d'améliorer la situation. Autrement dit, ce que Jésus critique, on n'y fait pas assez attention, ce n’est pas simplement que les marchands de colombes et les marchands de bœufs monnaient les animaux offerts en sacrifice, c'est que tout le monde, d'une certaine façon, croit au système du sacrifice pour simplement régler les affaires. Et ça, Jésus ne le supporte pas. Evidemment, les pharisiens et surtout les sadducéens, la police du Temple, sont assez scandalisés.
Alors, et c'est encore une chose tout à fait étrange et vraiment remarquable, au moment où Jésus a chassé les vendeurs, des gamins, autour, commencent à Lui faire une petite ovation. Et c'est là que les autorités du Temple interviennent. C'est la preuve qu’ils savent bien où il faut attaquer quand on veut critiquer Jésus. Que Jésus ait fait un petit scandale avec les marchands du Temple, d'accord, mais que tout à coup Il soit loué, célébré, reconnu, ovationné par des enfants, c'est insupportable. Et là ils arrivent tout de suite : « Tu as vu ce qu'ils font ? » Et Jésus leur dit : « Non, c'est comme ça dans les psaumes, la louange des enfants, des tout-petits, tu l'as fait comme un rempart de force ». C'est-à-dire que ces enfants sont là dans le Temple, et leurs voix, leurs murmures, même parfois leurs cris, ça n'a pas d'importance, sont là pour dire que la louange peut sortir de la bouche des enfants pour reconstruire ce Temple, dévasté par les affaires, les petites combines des adultes, pour être saisi, recomposé et redevenir vraiment maison de prière.
Je trouve ce passage tout petit mais très important, parce que c'est ça qui vaudra tellement de malheur et de critiques à Jésus qu’un conseil du Sanhédrin se réunira à ce moment pour dire que Jésus doit disparaître de la scène publique. Mais c'est quand même ce moment où Jésus, à travers la louange des enfants, s’adressant à ceux qui L'interrogeaient et qui n'étaient pas d'accord avec cette ovation des petits, a dit : « Voilà, c'est ça la prière ». Donc un Carême de prière, comme nous le demande notre archevêque, c'est sûr ; mais un Carême de prière, comment ? Pas d'abord notre marchandage, si spirituel soit-il, avec Dieu : je vais me priver de tabac pendant quarante jours, mais j'espère que Tu me rendras ça par une augmentation ou par des améliorations financières. Évitez, évitez fortement. Mais plutôt, laissez surgir en vous la louange des enfants et des tout-petits. Ça, c'est la vraie prière. C'est ça que Jésus reconnaît, qu’Il reçoit avec bonheur. Il y a là des enfants qui chantent et qui prient le bonheur d'être autour du Christ. Ça, aucun prophète dans l'Ancien Testament, personne ne l'avait dit, sauf cette petite parole mystérieuse du psaume 8, « la louange des enfants des tout-petits, tu l'as dressée, tu l'as établie, tu l'as bâtie et construite comme un rempart de force ».
Frères et sœurs, ce n'est pas si facile que ça de faire un Carême de prière parce que c'est un carême dans lequel on admet d'emblée que tous nos principes, toutes nos combines pour nous donner bonne conscience, ne marcheront pas aux yeux de Dieu. C’est le fait de reconnaître et de retrouver Jésus dans le moment même où Il se trouve dans ce milieu de la prière, de la présence de Dieu, et Lui s'assimile à cette présence de Dieu qui est dans le Temple, car c'est Lui, qui dit qu’il n’y a qu'une attitude, c'est la louange de Dieu.
Frères et sœurs, nous entrons en Carême, et c'est pour ça qu’on le fait par une fête, par une célébration dans laquelle on veut dire simplement à Dieu : « On est heureux d'être là, même si on est des pécheurs, même si à certains moments, nous ne sommes pas tout à fait comme Tu voudrais que nous soyons ». Mais il faut que ce soit un Carême de prière. Le bonheur de Te retrouver, un peu comme l'enfant quand il revient auprès de son père, le fils prodigue. Quand il revient, il découvre la joie de se retrouver chez lui. C'est vrai que depuis quelques années, avec des tas de contraintes, le confinement, le Covid, la crise économique, nous n'avons pas beaucoup la disposition de cœur à la prière pour simplement reconnaître le bonheur d'être avec Dieu. Et je suis personnellement étonné que depuis quelques temps, pas simplement dans notre église, et d'ailleurs plutôt moins qu'ailleurs, mais que le sens même du rassemblement pour faire chanter cette louange de Dieu qui est au plus profond de notre cœur, disparaisse par manque de gratuité, par manque de finesse, par manque de joie spirituelle, et que nous en fassions souvent, trop souvent, soit un lieu désert, soit un lieu dans lequel nous n'avons plus le souci de participer à la prière qui fait de nous les fils de Dieu.
Alors faisons vraiment, comme nous le demande notre évêque, un Carême de prière. Vous allez me dire que ça ne coûte pas cher, il suffit de se remonter le moral, on reprendra un peu de vitamine C. Mais non ! Pas de combines à la vitamine C. La grâce, uniquement la grâce, la joie de savoir qu’au milieu même de ce monde si atroce, si terrible, quelque chose en nous reste inentamé : c’est la présence de Dieu, la joie et la certitude qu'Il est là et que ça, c'est le moteur de toute notre vie, même si à certains moments on ne s'en aperçoit plus, même si à certains moments on semble éliminer ça de notre regard, pourtant, Il est vraiment là. Alors frères et sœurs, déchirons notre cœur, mais non nos vêtements !