S'IL REVENAIT?
Mercredi des Cendres - Célébration – année A (22 février 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Qui sait ? S'Il revenait ? Qui sait, Si le Seigneur revenait, s'Il n'aurait pas pitié de nous ?
Frères et sœurs, une des choses les plus étonnantes dans toute l'histoire religieuse du monde, de la terre, c'est que les révélations juive et chrétienne ont eu d'emblée une perception du mystère de Dieu contraire à ce que la plupart des autres religions croyaient savoir. La plupart du temps, dans les traditions religieuses qu'elles fussent monothéistes ou polythéistes, l'idée fondamentale était celle-ci : Dieu est tout-puissant, Dieu est clair et net dans ses projets, ses idées, il est inflexible. On ne peut pas le faire changer d'avis. En fait, dans la plupart des religions, il n'y a pas pire tête de mule que Dieu.
Pourquoi ? Parce qu’on s'imagine que s’Il est Dieu, s’Il dure depuis toujours, s'Il existe envers et contre tout, c'est que Dieu est un peu comme une sorte de bloc de béton : inaccessible, intangible, impitoyable. C'est vrai dans toutes les religions autour d'Israël, que ce soient les Assyriens ou même les Grecs parce que même si certains dieux changeaient assez facilement d'avis, notamment dans leur conquête amoureuse, en réalité quand Zeus – le chef des chefs – avait décrété quelque chose, on ne devait normalement pas y revenir. Par conséquent, cette compréhension du mystère de Dieu, sans le vouloir, est restée profondément ancrée dans toute l'histoire de l'humanité. Ce qui nous choque souvent lorsqu'on veut essayer d'imaginer Dieu, c'est cette puissance, inébranlable, indestructible, impitoyable.
Or les prophètes, et nous avons lu un très beau passage du prophète Joël, ont la plupart du temps prêché à leur peuple qu’il fallait se convertir. Mais pourquoi se convertir ? Nous avons caricaturé cet appel des prophètes en comprenant qu’il fallait s’améliorer. La belle affaire ! Il y a longtemps qu'on sait que ça ne marche pas. Ce n'est pas exactement ça, la conversion. Pourquoi ? Qui sait, s'Il revenait ? Qui sait ? S’Il changeait d’avis. Il a fallu une expérience spirituelle extraordinaire pour en arriver là. Ça n'allait pas de soi, précisément parce que tout le monde pensait à Dieu, immuable, fixe, définitif, figé, bloc de béton. Les prophètes disaient : « Vous vous êtes comportés comme des petits goujats. Vous vous êtes fait du mal les uns aux autres, vous avez dénaturé la vraie relation humaine, vous ne vivez pas suivant toutes les exigences de votre humanité, mais Dieu le sait bien. Dieu sait bien qu’on n’est pas à la hauteur ».
C’est peut-être par là qu’est entrée cette idée extraordinaire, une véritable révélation. Si Dieu est en face de ça, que fait-Il ? Va-t-Il rester immuable ? Va-t-Il dire : « Vous avez désobéi, vous avez gâché tout le travail que J'avais fait en vous créant, maintenant débrouillez-vous. Moi, Je ne bouge plus. J'ai fait ce que J'avais à faire » ? Comme si, lorsqu'on dit : « Au septième jour, Dieu se reposa », Dieu disait : « J'ai fait le travail, maintenant Je ne m'en occupe plus. J'ai donné ma loi, J'ai donné les impératifs, tout ce qu'il fallait, maintenant, qu’ils se débrouillent ». C'est là-dessus qu'a joué toute la révélation du peuple juif et des chrétiens. C'est ce pressentiment que Dieu ne peut pas être insensible même devant les bêtises, les monstruosités, les péchés des hommes.
Les prophètes étaient lucides, ils savaient que leur peuple ne vivait pas dans la perfection morale tous les jours, loin de là. C'est pour ça d'ailleurs qu’on leur disait : « Vous ne savez pas ce qui va vous tomber sur la tête parce que vous faites tellement de bêtises que vous allez finir par un phénomène d'autopunition monumental ». Non, les prophètes disaient que Dieu, devant ce gâchis, ne pouvait pas rester insensible, indifférent. Comme s’Il disait : « Débrouillez-vous. Je vous ai créés, mais vraiment ça ne marche pas. Je passe à autre chose ». Précisément, ils ont imaginé, et ils ne l'ont pas imaginé tout seuls, que Dieu pouvait revenir. Comme si tout effort de conversion, de changement de notre part, était comme précédé par un effort de Dieu. « Certes, cette humanité est terrible, elle accomplit des horreurs, mais Je ne peux pas les laisser dans cet état-là. Il faut que Je revienne ».
Combien de fois avons-nous compris de travers le Carême, en pensant que c'était nous, à force de faire des choses sympathiques et onéreuses, se priver de cigarettes, ne plus boire de café et autres choses extrêmement douloureuses comme chacun sait, qui allions ainsi apitoyer Dieu ? Ce qui apitoie Dieu, c'est la misère dans laquelle nous nous sommes placés. Ouvrez cinq minutes votre télévision. Ce n’est pas un sport extraordinaire. Vous comprendrez tout de suite. Quand Dieu allume la télévision, Il ne peut pas rester insensible. « Je ne peux pas les laisser comme ça ». Qui sait, s'Il revenait ?
Alors Il devrait tout changer ? C'est la meilleure excuse que nous ayons. Nous nous disons que c'est ainsi, mais que si Dieu avait fait le monde un peu mieux, comme nous le pensons, ça marcherait beaucoup mieux. Et si Dieu changeait soudain, par un coup de baguette magique, le monde tel qu'il est, il n’y aurait plus de guerre entre l'Ukraine et la Russie. Non, Dieu ne change pas ce qui ne peut pas être changé, ce qui a été. Dieu ne fait pas que les méchants soient considérés comme des gentils. Dieu veut simplement nous dire : « Je reste près de vous, quoi qu'il arrive ».
Nous, croyants chrétiens, nous croyons en cette intuition extraordinaire que Dieu, quoi qu'il arrive à l'homme, prend tous les risques. Dieu n'est pas ce qu'on appelle une assurance tous risques, mais Il prend tous les risques face au déploiement du mal dans le monde, et Dieu sait qu'actuellement nous sommes saturés. Dieu ne peut pas dire : « J'en ai assez ». Il va revenir. Avons-nous jamais pensé à cela que, lorsque nous nous convertissons, c'est d'abord Dieu qui revient et qu'ensuite, ce retour de Dieu provoque en nous le désir d'aller à sa rencontre ? C’est que nous avons tout faux ! Si nous ne comprenons pas que tout s'enracine dans ce moment terrible mais magnifique où Dieu dit : « Oui, ils ont tout gâché, mais Je ne peux pas les laisser comme ça », nous n’avons pas compris qu’au fond, l'histoire du bon larron est la clé de tout le reste. Quand Jésus dit : « Aujourd’hui tu seras avec Moi en paradis », ça ne veut pas dire qu'Il approuve ce que le larron a fait. « Face à une telle situation, Je ne peux pas ne pas répondre à sa prière. Et c'est dans la mesure où Je réponds à cette prière, où Je me suis fait proche de lui, sur la même croix, le même supplice que lui, c'est là que Je l’ai rejoint dans sa détresse ».
Frères et sœurs, on n’imagine pas ce qui est grand dans le pardon de Dieu. Ce n’est pas le fait qu'Il efface, mais qu'Il s'approche de la réalité de l'homme, de l'humanité, de nos sociétés, de ce que nous sommes, chacun d'entre nous, en se disant chaque fois : « D'accord, il y a quelque chose qui ne va pas, mais que puis-Je mettre en place pour revenir, pour réinventer quelque chose dont celui-ci ou celle-là a besoin pour être pardonné, et pour comprendre mon pardon ? » Autrement dit, là où la plupart des religions pensaient que Dieu était complètement, si je puis dire monomaniaque, qu’Il ne voulait qu'une chose, ici au contraire, nous nous apercevons que le désir de Dieu est d'être assez grand, assez infini et assez souple pour être – ce n’est pas le bon mot mais ça ne fait rien – "adaptable" à toutes nos situations. Et Dieu sait que nous en inventons, des situations dans lesquelles nous demandons à Dieu de changer son fusil d'épaule pour venir nous récupérer.
Frères et sœurs, c'est ce que nous fêtons ce soir. C'est la pénitence, d'accord, mais en réalité, qu’est cette pénitence ? C'est l'émerveillement que nous pouvons avoir devant l'attitude de Dieu qui vient à nous : « Je sais. Je sais tout ce que tu as fait, mais Je ne peux pas te laisser comme ça ». C'est cette ténacité de Dieu. « Là où tu en es, Je le sais, mais Je prends tous les risques pour te rencontrer, quelle que soit la situation dans laquelle tu t'es mis ».
Frères et sœurs, c'est une grande chose, c'est le cœur de la révélation chrétienne. Le pardon ne peut pas venir de nous, de notre initiative. Certes, ça nous coûte tellement de demander pardon parce que ça veut dire que nous reconnaissons une certaine faiblesse et que là, c'est notre fierté et notre satisfaction de nous-mêmes qui en prennent un coup. Mais ce n’est pas ce qui est en cause. Ce qui est en cause, c'est que là où nous sommes, Dieu est capable de venir de la façon la plus discrète, la plus humble et la plus simple possible. Évidemment, Il ne dit pas « aujourd'hui », mais Il dit quand même, « tu seras avec Moi en paradis ».
Je crois qu’au début de cette démarche de conversion de Carême, c'est la seule chose que Dieu souhaite pour nous et que nous pouvons nous souhaiter les uns aux autres.