QUEL EST AUJOURD'HUI LE VISAGE DE DIEU POUR MOI?

Mercredi des Cendres - Célébration – année C (2 mars 2022)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, vous connaissez par cœur cette histoire du fils prodigue. Non seulement on vous l'a racontée en catéchèse quand vous étiez petit, mais aussi depuis, au fil des années, des carêmes, vous l'avez entendue, réentendue et vous avez l'impression que l'on ne peut plus rien vous apprendre. Je ne prétends pas vous apprendre quelque chose mais je voudrais simplement mettre le doigt sur des choses que l'on oublie totalement et auxquelles on ne fait pas attention en écoutant ce récit.

Les incartades du jeune homme, nous les connaissons. Elles ne nous paraissent pas excusables, bien que cela pose déjà un problème. Comment se fait-il que l'on blâme le fils le plus jeune alors qu'il est sans doute un petit peu étouffé par son frère ? Comment se fait-il qu'on le blâme alors que – un certain nombre de spécialistes du Nouveau Testament et de cette parabole le disent – on pourrait aussi le comprendre comme un légitime désir d'émancipation ? Être tous les jours dans le domaine de son père et faire généralement ce que le grand frère ne veut pas faire, être soumis non seulement à l'ordre de la vie de la maison mais également à un grand frère qui est sans doute un peu enclin à manifester sa supériorité d'héritier en première ligne, cela n'est pas nécessairement très agréable. Aujourd'hui, combien de parents ont envie que leurs enfants, à partir d'un certain âge, ne vivent plus tout le temps à la maison. Un certain nombre d'entre vous avez sans doute des expériences assez croustillantes dans lesquelles on a envie de dire : « Tu peux partir pour Erasmus, on aura une larme à ton départ mais on est quand même content que tu partes ! » Voilà déjà une chose que nous ne remarquons pas assez. En fait, le péché du fils n'est pas dans le départ. Le péché du fils apparaît quand, ayant réclamé tout son bien, il le gaspille partout.

Le fait d'avoir la liberté, car c'est bien de cela qu'il s'agit, nous n'allons pas nous en plaindre. Il ne faudrait pas quand même dire à Dieu : « Laisse-moi tranquille parce que jusqu'à maintenant Tu me tiens prisonnier dans ta doctrine, dans tes principes, dans ta morale et dans ta manière de T'imposer à moi ». Non, en fait Dieu donne la liberté. Et ce fils qui part, cela peut quand-même être un peu l'image de chacun d'entre nous quand il part sur les chemins de la vie ; au départ, on n'est pas si mécontent que cela. C'est même assez utile de pouvoir découvrir la saveur de la liberté.

En nous racontant cette parabole, Jésus essaie de toucher en nous ce qu'il y a de très vrai : nous sommes faits pour la liberté. C'est pour cela que le père ne pose aucune condition. « Donne-moi la part d'héritage qui me revient, donne-moi de développer et de déployer ce que je suis ». Mais qui pourrait empêcher un enfant de se livrer à cet épanouissement de soi-même ? C'est quand même l'orientation que Dieu veut donner à chacun d'entre nous. Il nous donne la liberté pour qu'on en vive.

Où est le péché ? Il est d'abord dans le fait que dès que l'on a tourné le dos à la vie de famille, à la vie du père, à la vie du domaine, tout à coup il se crée une chose étrange au sujet de laquelle on ne réfléchit pas assez. Il se produit tout d'un coup un terrible oubli de Dieu. Comme si, au moment même où nous commencions à éprouver les premières bouffées de la liberté, on se disait : « Maintenant je ne veux plus savoir quel était mon passé, quel est mon enracinement familial, tout ce que j'ai reçu jusqu'ici, je l'oublie, je ne veux plus en tenir compte ». C'est même tellement une liberté oublieuse que le fils est capable d'engager n'importe quel projet. On dit qu'il mène une vie complètement dissolue, qu'il rencontre des personnes, des filles, etc. Le souvenir de papa a disparu ! Ne nous plaignons donc pas toujours trop de ce que, dans notre société actuelle, nous ayons à certains moments l'impression que les gens vivent sans Dieu. C'est vrai que le fils mène une vie de prodigue mais il faudrait quand même distinguer le moment du départ, la prise en compte de sa propre liberté, et après les bêtises qu'il peut faire. Le monde n'est pas condamnable parce qu'il veut son autonomie, parce que les hommes veulent leur liberté. Le monde est dramatique par le fait de l'oubli.

Et cet oubli va si loin qu’au moment même où il commence à voir toutes les conséquences de ses bêtises, le jeune homme est en train de garder les cochons. C’est évidemment une promotion assez limitée de la liberté. Remarquons d'ailleurs que dans ces cas-là – quand on est avec les cochons –, les cochons ne veulent pas partager les caroubes qu'ils mangent. La grande caractéristique des cochons c'est que, quand ils ont le groin dans l'auge, ils ne pensent pas du tout aux efforts de Carême ! Et au milieu des cochons, à quoi pense-t-il ? Il crève de faim. On pourrait se dire qu'il pense à son père, ce serait logique. Non, il pense aux employés de la ferme : « Combien dans la maison de mon père ont de la nourriture à satiété ! » Le premier "ressouvenir" de ce qu'il a été, de ce qu'il a reçu, de ce qui lui a été donné, ce n'est pas son père, c'est ce que son père donnait aux ouvriers de la ferme. C'est quand même incroyable que Jésus ait pris le soin de souligner cette notation. Le fils a quitté, il a oublié. Sa liberté l'a enivré dans une sorte d'oubli de Dieu presque inconcevable.

Lorsqu'il s'aperçoit que la vie en gestion autonome de la liberté échoue, sans aucun égard pour ce qui constitue l’homme, qu'est-ce qui déclenche le réflexe de retour ? « Les employés chez moi avaient un salaire beaucoup plus conséquent qui leur permettait de vivre au jour le jour en toute aisance ». Non seulement il se souvient du salaire des ouvriers, mais encore il compose son discours de retour en se disant : « Il faut que je dise à mon père que j'ai fait des bêtises ». Et comme il a un certain sens de la revendication de justice, il va dire à son père : « Oui, j'ai péché contre le Ciel et contre toi ». Il ne dit pas : « Je te demande pardon ». Rien de cela. Il dit simplement : « Traite-moi comme les gens de la maison, même ceux qui ont un faible salaire, pour qu'au moins je puisse continuer à manger ». Quand la liberté d'un être humain en vient là, « Je ne vais pas demander grand-chose, je veux simplement pouvoir vivre au jour le jour », il n'a même plus aucun souvenir de ce que son père a été pour lui. Il aurait pu développer un discours plus aguichant : « Ah, mon père, tu te souviens des bons moments passés ensemble, parfois on travaillait, tu racontais des gaudrioles et cela nous faisait rire ! » Non, rien de cela : « Tu traitais mieux les autres que je ne suis traité ici ». Autrement dit, ma liberté m'a asservi de telle sorte que ceux qui sont serviteurs de mon père sont mieux traités par mon père que moi-même je ne me suis traité. Quelle anamnèse ! Quelle manière de faire revenir sa propre histoire à la mémoire !

Il reprend son histoire d'une façon incroyable, pas même un petit éclair affectif de reconnaissance pour son père afin de l'émouvoir. Rien de tout cela. On peut toujours supposer que le fils se dise : « De toute façon avec papa, on ne peut pas raconter d’histoires, il me connaît comme s'il m'avait fait, ça ne va pas marcher si j'essaie de le prendre par la corde sensible. Il va me dire d’aller garder les cochons ailleurs car j’ai fait des bêtises ». Non, il ne cherche pas cela : « Pour moi, il faut que je survive ». La prière ou l’excuse qu’il a préparée pour essayer de se réhabiliter, c’est : « Je n'ai pas été comme il faut. Mais je ne te demande pas l'impossible. Puisque j'ai fait des bêtises, puisque je me suis asservi moi-même, reprends-moi comme serviteur, comme quelqu'un qui sait qu'à partir du moment où il est déchu dans la manière même dont il aurait pu mériter ou profiter de l'amour de son père, c'est perdu ». Là encore, quel enseignement pour nous quand on veut faire une démarche de conversion.

Si nous faisons une démarche de conversion, il ne faut pas se faire d'illusion. Très souvent, cela commence ou surgit à partir d'un calcul très discutable. Je ne m'en sors pas et peut-être qu'un petit coup de pouce spirituel de Dieu va me redonner de l'énergie ou me permettre de franchir une nouvelle étape. Mais on reste au ras des pâquerettes. Et surtout, c'est le plus étonnant, quand le fils arrive et qu'il voit son père sur le pas de la porte, il pourrait quand même comprendre ce qui se passe. Eh bien non, il récite son petit discours : « J'ai pêché contre le Ciel et contre toi, je vais te faire la liste des péchés et ainsi je ne suis plus ton fils. Mais tu m'accueilles quand même dans le domaine, tu me reprends, peu importe mon salaire ». Même au moment où il retrouve son père, il n'a pas l'émotion de se dire : « C'est incroyable ce que mon père a comme attitude vis-à-vis de moi ! » Alors il prononce son petit discours, il fait la liste de ses péchés comme on faisait quand on allait se confesser et à ce moment-là, tout à coup, c'est comme si le père l'interrompait en lui disant : « Tes bêtises et tes sornettes ne m'intéressent pas. Raconte ce que tu veux, je suis là et tu es là ».

Ce jeune garçon n'avait absolument pas imaginé que son père puisse l'accueillir de cette façon-là. Quand on y pense, c'est un peu fou. On pourrait se dire que si on a fait des bêtises, on va peut-être toucher le cœur de celui à qui on a fait de la peine. Le fils ne le voit même pas et il faut que ce soit le père qui lui dise : « Tu peux me raconter ce que tu veux, cela n'empêche qu'on va te mettre la plus belle robe ». À cette époque-là, la robe était le signe même de la noblesse à l'intérieur de la hiérarchie familiale. On lui passe un anneau au doigt, c’est la reprise ou la réintégration dans le lien familial – la chevalière en quelque sorte – et on tue le veau gras, c'est-à-dire qu'on fait un festin. Le fils n'aurait jamais imaginé qu'on puisse l'accueillir comme cela. C'est ce qui est étonnant dans ce texte. Jamais il n'aurait pu imaginer que son père allait faire une fête. Quand on lui remet les sandales alors qu'il a les pieds complètement en sang parce qu'il les a rabotés sur les cailloux du chemin, c'est comme si le père lui disait : « Je te donne des sandales pour que tu puisses marcher, même si à la limite tu ne marches pas exactement comme j'aurais voulu, mais je te redonne la liberté, je te reconstitue dans la plénitude de ta liberté, de ta dignité et de ton bonheur de vivre avec moi ».

Frères et sœurs, c'est quand même une parabole qui nous pose vraiment la question qu’il faut nous poser ce soir. Quelle idée, quel souvenir ou quel sens de la présence de Dieu avons-nous en nous ? Pour mieux le comprendre et je termine par là, pensez au fils ainé qui est toujours resté dans la maison. En fait, lui aussi aurait dû avoir tout de même une sorte de sens de la présence et de la générosité de son père. Eh bien non, la seule chose qui le taraude en voyant la situation, c'est que son père n'a jamais fait de chose extraordinaire pour lui alors qu'il lui dira à la fin : « Tout ce qui est à moi est à toi ». Le fait de rester à la maison ne lui a même pas servi à découvrir quel était le vrai visage de son père. Il a continué à servir son père comme il le pensait dans sa tête, c'est-à-dire comme une sorte d'esclave bien dévoué, qui s'occupe de faire durer l'entreprise familiale pour ne pas y perdre.

Frères et sœurs, ce qui est en cause dans toute démarche de pénitence, son point de départ, c'est la représentation ou l’appréciation de la présence de Dieu que nous avons dans le cœur. Au fond ce soir, si nous sommes ici, et j'espère que nous allons pouvoir l'approfondir au fur et à mesure de ce Carême, c'est pour nous demander quel est aujourd'hui le visage de Dieu pour moi. Je crois qu'il n'y a pas de meilleure façon d'entrer en Carême que de laisser se décanter, s'approfondir et se déployer cette question.