VOICI QUE J'OUVRE POUR TOI UN JOUR NOUVEAU
Jn 8, 1-8
Célébration du mercredi des Cendres - année B (10 février 2016)
Homélie du Daniel BOURGEOIS
Rabbi ! « Moïse, le grand Moïse, nous a recommandé de lapider ces femmes-là, alors toi, qu’en dis-tu ? ».
Frères et sœurs, il nous faut imaginer la scène : une troupe de vieux barbons qui sont chargés de faire respecter la police, un peu comme il en existe actuellement dans certains pays du Proche-Orient, une police des mœurs assez fière d’avoir fait un coup de filet. Ils n’ont pas pu attraper le bonhomme, mais la fille n’a pas pu échapper, elle est donc prise en flagrant délit. Et normalement, ils auraient pu régler le problème entre eux, sans recours à un tribunal, puisque la loi du grand Moïse dit précisément que celui qui a été le premier témoin de l’affaire, doit jeter la première pierre. Tout est prévu.
Mais précisément, il faut les imaginer assez heureux et quelque peu désireux de créer la polémique et de croiser le fer avec ce jeune rabbi qui s’est toujours montré si compréhensif pour le petit peuple. Donc ils lui tendent un piège et lui disent : « Montre-nous vraiment le fond de ta pensée : ou bien tu respectes la loi et tu condamnes cette femme qui fait partie de ce petit peuple que tu aimes tant (on peut supposer qu’elle n’allait pas au temple tous les jours …) ; ou bien tu es bon avec elle mais à ce moment-là, tu contestes la validité des prescriptions de Moïse ». Et alors, c’est le pain et le couteau pour mettre en cause ton enseignement condamner. Le piège est inextricable : « Ou bien tu continues à nous dire que tu prends le parti des pauvres, des humbles et des faibles qui sont écrasés par le poids des observances, et tu nous fustiges en nous reprochant de « compliquer les choses ». Dans cette attitude, tu vas poser un acte d’un laxisme juridique très compromettant. Ou bien, tu te rallies à notre décision de la lapider : tu appliques et tu exécutes la loi, et tu ne peux plus remettre en cause notre propre enseignement. » Voilà donc les enjeux du problème.
Alors, la parade de Jésus est extraordinaire. Faites jouer un peu votre imagination : quand on lui cite la loi de Moïse, Jésus ne la connaît pas seulement parce qu’on la lui a racontée à l’école sur la base des commentaires de l’Écriture. Il sait que la loi de Moïse, c’est la parole de Dieu, c’est lui-même, le Verbe de Dieu. Donc quand les adversaires lui disent « ce qui est écrit dans la loi », Jésus le sait encore mieux qu’eux, puisque c’est lui qui l’a écrite. C’est comme si on voulait confondre le législateur en le confrontant à ses actes de législation : « tu t’es contredit dans la législation ». Ils ne croient peut-être pas qu’il est le fils de Dieu. Mais lui, Jésus, il sait très bien qu’il a donné la loi à Moïse et qu’il a voulu ainsi éclairer la conscience du peuple pour qu’il vive selon cette loi.
Alors évidemment, il est pris non seulement par l’embuscade que lui tendent les pharisiens, mais il est aussi en flagrant délit d’auteur en train de se contredire. Il a écrit la Loi par le ministère de Moïse et maintenant, il se permettrait « d’arranger les choses » pour cultiver la popularité de son personnage ? Impossible. Alors que faut-il faire ? Il n’y a qu’une échappatoire, celle qu’il prend : il écrit sur le sol. Tout le monde s’est demandé ce qu’il avait bien pu écrire. Certains ont dit qu’il avait écrit le nom sacré de Dieu, interprétation pieuse, un peu lénifiante etc. D’autres disent qu’il a dû écrire des choses pour rappeler la miséricorde de Dieu, etc. Il me semble qu’il a fait une chose beaucoup plus simple : il s’est rappelé en écrivant sur le sol ce qu’il avait écrit sur les tables de pierre. Quand il avait écrit sur les tables de pierre, c’était du matériau solide, dur et incassable. Même si Moïse a dû les briser une première fois en raison du comportement des Juifs qui avaient totalement “zappé” qu’il était allé au sommet du Sinaï pour y recevoir la loi et l’Alliance …
Le Fils éternel se souvient qu’il a gravé la loi « avec un stylet de fer » comme le dit le livre de Job, sur des tables de pierre. Il se souvient aussi de ce qu’il a prophétisé à travers la parole de Jérémie : « J’écrirai ma loi au fond de leur être, dans leur chair et non plus sur la pierre ». C’est comme s’il s’était dit à ce moment-là précisément : « Le moment est venu. Désormais, il est temps de changer de “support”. Jusqu’ici, comme source de la Parole, je travaillais sur un support solide, durable, le prototype du “produit d’avant-guerre”, incassable et sans défaut, mais ça n’a pas toujours marché ! En effet, ceux qui ont adopté la loi ont confondu la dureté du “support” avec la dureté du cœur et du jugement dont ils se réclament pour condamner cette femme. »
En fin de compte, Jésus constate que le fait d’avoir rendu la loi dure comme la pierre, a pu aussi durcir les “cœurs de chair” pour les changer en “cœurs de pierre”. Et donc il change de support : il écrit sur le sol, dans la poussière et les gravats de la place. Il choisit un support inédit qui accepte la fragilité et la sensibilité du bout des doigts de la main. Il écrit donc sur ce support fragile, qui semble devoir laisser disparaître le message lorsqu’il sera foulé aux pieds par les passants, au point qu’il n’y aura plus de traces. Et pourtant il écrit. Et personnellement, je me demande s’il ne réécrit pas la même chose : il réécrit les paroles de la Loi, mais sur un autre support et d’une autre façon. Il recommence fait le geste qu’il avait inauguré par la main de Moïse et le feu de la montagne, mais il veut avant tout que désormais, on ne se trompe plus sur la manière d’interpréter la Loi.
Car cette loi avec sa dureté, en réalité, n’a pas toujours eu l’effet qu’il escomptait, lorsqu’il l’a donnée à Moïse. Il voulait que la loi soit éternelle, mais pas que les hommes s’en emparent pour en faire le moyen de faire valoir leur propre justice aux yeux des autres ou même aux dépends des autres. Si la loi devient la complice et même l’artisan de la dureté du cœur, ce que saint Paul interprétera à sa manière lorsqu’il dira que la loi a fait multiplier et surabonder le péché, elle ne répond plus à son office de loi. Quand la loi est donnée, il existe toujours pour l’homme une certaine manière de durcir son cœur, en détournant celle-ci de son véritable office. Si l’homme dit : « Je veux être parfait et impeccable ; je veux pouvoir me justifier devant Dieu », est-ce encore la loi, ou une certaine façon de la détourner de son but premier ? Et Jésus se dit qu’il faut cependant leur faire comprendre que la loi n’a rien perdu de sa valeur : il renouvelle le même geste, celui d’écrire la loi … Mais en sachant qu’il a trouvé maintenant le vrai support : la fragilité d’un sol poussiéreux, la fragilité du cœur de l’homme. « Je mettrai la loi au fond de leur être et je l’écrirai sur leur cœur. »
Frères et sœurs, qu’est-ce que le Carême ? C’est le moment de “changer de support”. Tout simplement, comme le Christ l’a fait symboliquement aux côtés de la femme pécheresse, figure typique de la fragilité et de la vulnérabilité à tous les sens du terme. Nous avions peut-être pensé aborder ce temps-là en nous disant : « Il y a l’horizon de la loi avec ses exigences, je ferai tels efforts, je m’interdirai trois fois par jour d’aller ouvrir le frigo, je m’abstiendrai de spectacles et de télévision … » (toutes choses qui, entre nous soit dit, ne sont pas de l’ascèse, mais simplement de l’hygiène).
Mais le problème n’est pas là : la vraie question, c’est la fragilité du cœur et de la chair de ceux en qui la loi est écrite. Si nous commencions ce carême en essayant de prendre en compte la fragilité de notre propre cœur, non par complicité, mais par réalisme et lucidité, ce serait déjà une magnifique “opération-vérité”. Voir comment nous sommes fragiles et comment, malgré tout, le Christ inscrit la loi sur un support aussi fragile. Et constater que le Christ, Parole éternelle et loi nouvelle, ne se décourage pas devant ce support soit aussi volatile, volage et dramatiquement inconsistant comme la poussière du sol. « L’homme, ses jours sont comme l’herbe disaient déjà Isaïe et les Psaumes. Eh bien, malgré tout, il veut bien écrire sa loi au fond de notre être et la graver dans notre cœur.
Mais attention, ce que je dis là, n’est en rien une apologie du laxisme, ce n’est pas un encouragement à prendre la faiblesse comme une excuse et dire : « Finalement, si je ne fais pas d’effort, si je ne fais rien, si le carême se passe tranquillement, sans aucune prise de conscience de mon péché, ça n’a pas d’importance ... Et tant pis si je suis un mauvais support et tant pis si je laisse mon cœur devenir une grosse couche de poussière et de cendre ! » Non, ce n’est pas ce que nous dit le récit : il a écrit sur le cœur fragile, le cœur d’une femme. Il a d’une certaine manière aussi écrit dans le cœur des scribes et des pharisiens, parce qu’il les a provoqués pour qu’ils comprennent qu’ils étaient un support beaucoup plus fragile qu’ils pensaient. C’est d’ailleurs peut-être la victoire la plus étonnante de Jésus dans ce récit : il a changé le cœur des pharisiens. Finalement, changer le cœur de la femme, vu l’avenir immédiat auquel elle semblait destinée (la lapidation), on peut imaginer facilement qu’elle essaierait par tous les moyens de se mettre le plus possible du côté de Jésus pour faire valoir sa fragilité, elle n’avait que sa fragilité comme excuse.
Mais, quand Jésus reconnaît cette fragilité et que d’une certaine manière, à travers l’écriture symbolique sur le sol fragile, il écrit dans son cœur, il ne lui donne plus la loi comme une contrainte ou comme un poids, mais comme le moyen d’ouvrir en elle un avenir nouveau :
– Personne ne t’a condamnée ?
– Personne, Seigneur. (Elle doit se sentir soulagée, quand même)
– Eh bien, moi non plus. Va, mais ne pèche plus.
Maintenant, cette femme reconnaît sa fragilité, elle sait à quel point il difficile de satisfaire aux injonctions de la loi. Elle est seule à seule et en tête à tête avec le Seigneur. Maintenant, c’est à elle de reconnaître que la loi a un autre rôle que celui du « ministère et de la condamnation » comme le disait encore saint Paul. Peut-être que cette loi réécrite par grâce et par amour, lui donnera-t-elle de saisir au plus profond de sa fragilité que le Christ écrit simplement dans sa chair blessée et bafouée : « Maintenant, j’ouvre pour toi un jour nouveau » ...