L'APPEL DE SAINT MATTHIEU
Is 58, 9 b-14 ; Mt 9, 9-15
Samedi après les Cendres - année B (19 février 1994)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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l'époque du Christ les impôts n'étaient pas levés par des fonctionnaires comme aujourd'hui, mais l'état, en l'occurrence l'occupant romain, confiait à des particuliers le soin de relever les textes à leurs risques et périls. Car ils convenaient avec l'état d'une somme et s'ils ne parvenaient pas à la ramasser, ils en étaient de leur poche. Si par contre ils y parvenaient au-delà, ils s'enrichissaient. C'était donc un système qui donnait lieu à un véritable gangstérisme. Matthieu était un homme de main qui servait à soudoyer ses compatriotes afin d'obtenir de l'argent pour un chef de publicains qui, lui amassait sa fortune aux dépens de ses concitoyens.
C'est donc un publicain c'est-à-dire un homme de main des gangsters que Jésus a choisi pour en faire un de ses apôtres. Nous comprenons donc que le repas qui a lieu ensuite et qui est un repas d'adieu de Matthieu à ses anciens compagnons de travail rassemble beaucoup de publicains et de pécheurs Un repas avec des gens peu recommandables et Jésus y vient avec ses disciples.
Cette page d'évangile nous donne à réfléchir sur la signification du repas. Prendre son repas avec quelqu'un, pour tout être humain, cela a une signification profonde. A la différence des animaux, nous ne nous contentons pas de nous nourrir, nous partageons notre repas. Nous partageons notre repas avec nos frères et "prendre son repas" avec quelqu'un c'est affirmer avec celui qui est notre convive, notre commensal, une intimité, une proximité, une amitié, une communion. En prenant son repas avec ces publicains, avec ces hommes de main, avec ces gangsters, avec ces pécheurs, Jésus affirme son amitié, son intimité, sa communion avec ces pécheurs.
D'ailleurs les pharisiens ne s'y trompent pas. "Pourquoi votre Maître prend-il son repas avec des publicains et des pécheurs ?" Pourquoi accepte-t-il d'affirmer cette solidarité, cette communion avec ces gens qui ne sont pas fréquentables ? Et Jésus répond : "Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs."
Nous sommes invités à l'eucharistie, nous sommes invités aujourd'hui à un repas qui est le repas de Jésus, qui est le repas du Christ. Et si nous sommes lucides, nous ne sommes peut-être pas des gangsters, nous ne sommes pas des hommes de main, mais nous sommes des pécheurs. Et nous sommes des pécheurs aussi gravement dans notre cœur malgré les apparences que Matthieu et les publicains du temps de Jésus. Nous sommes des pécheurs parce qu'il y a en nous un déficit d'amour, un égoïsme, une indifférence, un repliement sur nous-mêmes fondamental. Et si nous n'en sommes pas conscients, il est temps que nous en prenions conscience et le carême est fait pour cela, pour que nous nous rendions compte que nous sommes pécheurs. Et c'est comme pécheurs que nous sommes invités à l'eucharistie. De même que Jésus a accepté de prendre son repas avec Matthieu et avec les gens "du milieu" que Matthieu avait invité à sa table avant de devenir apôtre du Christ, de la même manière Jésus nous invite à sa table, nous qui sommes sinon des gens du milieu du moins des pécheurs, du moins des gens pas si recommandables que ça.
Alors regardons notre cœur avec lucidité et comprenons que, en tant que pécheurs, nous sommes appelés par le Christ, parce que précisément le Christ nous appelle à nous reconnaître pécheurs, à nous reconnaître dans le besoin, à reconnaître que nous avons immensément besoin de sa miséricorde, de son pardon, de sa tendresse et de communier avec Lui. Et ce n'est pas à la mesure de nos supposées vertus, souvent bien imaginaires et illusoires, mais c'est à la mesure de la miséricorde de Dieu que nous sommes ici aujourd'hui. C'est à la mesure de cette tendresse qu'Il étend sur nous et par laquelle Il veut, quoique nous soyons pécheurs, se dire proche de nous pour nous faire accéder à la sainteté qui n'est pas accumulation de vertus ou de mérites, mais à la sainteté qui est ouverture de notre cœur à la grâce et à la miséricorde de Dieu.
Alors, au cours de ce carême, sachons d'abord nous reconnaître pécheurs pour être lucides et clairs sur nous-mêmes et ensuite reconnaître l'infinie miséricorde de Dieu qui nous appelle, quoique pécheurs, qui nous appelle à devenir par la communion à sa miséricorde, les saints que Dieu veut que nous soyons et que nous ne serons pas à la force de nos efforts et de nos mérites mais que nous serons par la gratuite miséricorde de Dieu.
AMEN