LE JEÛNE QUI PLAÎT À DIEU
Jl 2, 12-18 ; 2 Co 5, 20 - 2 Co 6,2 ; Mt 6, 1-6+16-18
Mercredi des Cendres - Messe de midi - année B (13 février 1991)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
En réalité, le problème n'est pas tout à fait là. Le jeûne, dans l'antiquité, et les pratiques pénitentielles ne pouvaient pas se concevoir autrement que publiques. Souvenez-vous de Jonas. Quand Jonas proclame la destruction de Ninive, le roi ordonne que tout le monde se mette, soit dans les rues, soit dans sa maison, "sous le sac et la cendre" afin de manifester publiquement la démarche de pénitence. Ce n'est pas simplement le fait de vouloir montrer ce qu'on fait, mais la démarche de pénitence est publique car on veut montrer à Dieu, on veut manifester devant Dieu la pénitence. Et cet aspect public est si important que, même des gens en Israël, comme le prophète Joël que nous avons entendu tout à l'heure en dévoilent les limites : "Déchirez vos cœurs et non vos vêtements" car finalement, Dieu n'est pas dupe de vos actions.
Mais on voit bien l'idée. Affirmer publiquement la démarche de pénitence c'est dire : "Est-ce que Dieu va pardonner ?" A ce moment-là, la pénitence est vécue sur le mode de l'hypothèse. "Essayons de tout faire pour sauver les meubles !" La démarche pénitentielle a pour but de manifester devant Dieu, avec le plus de sincérité possible et c'est cela que rappelaient les prophètes, de manifester devant Dieu qu'on prend toutes les dispositions voulues pour que, Lui, puisse répondre. Et donc, la pénitence de l'Ancien Testament, la pénitence avant Jésus, est une pénitence "hypothéquée". Est-ce que Dieu va répondre ou pas ? Est-ce que Dieu va dire : Oui, je vous pardonne, je ne détruirai pas Ninive, je ne sévirai pas contre Jérusalem ? Et c'est d'ailleurs un des grands aspects de la pénitence.
Pourtant quand Jésus vient, la démarche pénitentielle a changé. Désormais, on peut faire pénitence en se parfumant le visage, non pas "pour tromper l'ennemi" mais en signe du pardon déjà accordé. Car se parfumer le visage et afficher un air libère, qu'est-ce que cela veut dire sinon déjà la certitude que le pardon est donné ? Et précisément ce que dit Jésus c'est qu'il n'y a pas d'hypocrisie à se parfumer le visage lorsque nous faisons pénitence car en même temps nous reconnaissons le poids de notre péché, et c'est cela le sac et la cendre, mais en même temps nous confessons la joie de la résurrection et du pardon et du salut.
Et c'est cela l'existence chrétienne, et c'est cela le carême que nous allons vivre. Vivre simultanément la reconnaissance de notre péché, au plus intime de nous-mêmes, mais la vivre dans la joie du pardon assuré, de la résurrection donnée. Autrement dit, nous vivons simultanément dans la cendre et déjà dans la réconciliation, dans ce nouveau printemps de notre cœur qui s'appelle "le pardon de Dieu" et qui nous est désormais assuré en Jésus-Christ.
Voilà dans quel esprit je vous propose de vivre ce carême. A la fois cette reconnaissance honnête et lucide de notre péché (pas simplement de ce qui ne va pas dans la vie, ce qui est déjà bien embêtant, mais plus profondément de cette espèce d'encroûtement et de sclérose, de pulvérisation de notre cœur symbolisée par la cendre) mais en même temps aussi, cette puissance de la Résurrection, parce que là, le parfum de la tête est plus fort que la cendre, car la tête qui est ainsi parfumée c'est le Christ-tête, c'est le corps du Christ qui reçoit le parfum de la tête elle-même, le parfum de sa vie et de son amour, de sa douceur et de son pardon.
AMEN