DANS LE SECRET
Jl 2, 12-18 ; 2 Co 5, 20 - 2 Co 6,2 ; Mt 6, 1-6+16-18
Mercredi des Cendres - Messe de midi - année A (28 février 1990)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Cette invitation du Seigneur au secret, au silence, ne condamne pas le caractère communautaire et collectif de notre démarche, mais nous invite à quelque chose de beaucoup plus radical qu'une simple observance, qu'une simple loi du jeune, qu'une simple obligation d'Église. Nous sommes invités par le Seigneur à l'intimité avec Lui et c'est cela le mot décisif de notre carême, l'intimité avec Dieu. Observer tel ou tel rite, intensifier telle ou telle pratique, nous imposer telle ou telle obligation ne nous sert à rien si cela n'est pas vécu d'abord au plus intime, au plus secret, au plus intérieur de notre cœur, dans une proximité plus intense que jamais avec Dieu qui est là. Dieu est certes au milieu de notre assemblée : "Là où deux ou trois" à plus forte raison cent ou cent cinquante, "sont rassemblés en mon Nom, Je suis au milieu d'eux". Dieu va venir dans le pain et le vin pour nous remplir de sa présence. Dieu est là au milieu de nous, certes, mais sa présence n'est pas seulement une présence collective, générale, globale. Sa présence se fait plus intense, plus aiguë en chacun de nous. Et c'est une invitation qui nous est adressée à tous, à entrer dans le secret de notre cœur, car c'est là seulement qu'il peut y avoir prière, qu'il peut y avoir soif, désir c'est cela le sens du jeûne qu'il peut y avoir amour vrai de notre prochain. C'est cela le sens de l'aumône et du partage.
Il faut que nous revenions aux sources et cette source c'est le jaillissement secret de la présence de Dieu au plus profond de nous-même. C'est seulement en faisant taire ce qui habituellement nous préoccupe, nous distrait, nous détourne de l'essentiel, c'est seulement en rentrant à l'intérieur, que nous pouvons nous convertir. Il n'y a pas de conversion qui soit seulement générale, globale, extérieure. Il n'y a de conversion qu'au plus secret du cœur. C'est là que Dieu se tient. C'est là que Dieu nous parle. Par-delà la parole publique, par-delà la prédication, par-delà la parole liturgique, il y a cette Parole intime, personnelle que Dieu adresse à chacun d'entre nous et à nous seul. Et cette Parole est différente pour chacun d'entre nous, nouvelle pour chacun d'entre nous, nouvelle à chaque instant, à chaque instant de ce carême.
C'est rentrer dans cette proximité de Dieu, c'est nous laisser atteindre, c'est nous laisser toucher le cœur par Dieu qui est l'objectif de ce temps du carême. Dieu est toujours présent auprès de nous. Dieu est toujours présent au cœur de notre vie, mais nous ne le savons pas, nous ne prenons pas le temps de le savoir. Nous ne prenons pas le temps de nous laisser approcher par Lui. Et même s'Il est toujours proche, nous sommes ailleurs peut-être nulle part ou un peu partout. Mais prendre non pas conscience comme on dit, car prendre conscience c'est bien psychologique, mais prendre acte de cette présence de Dieu. Que cette présence de Dieu ne soit plus une idée, une théorie, un horizon, mais un acte, quelque chose de réel, de tangible, de concret, d'existentiel. Que cette présence de Dieu nous saisisse au plus intérieur de nous-même. Que nous nous laissions toucher le cœur par Dieu.
C'est le temps favorable, non pas parce que les autres temps ne seraient pas favorables, mais parce que dans sa tendresse, dans sa miséricorde, Dieu nous fait signe aujourd'hui. Dieu, avec plus d'insistance, veut parler à notre cœur, nous conduire au désert. Dieu veut conduire chacun d'entre nous dans le désert où la lumière se fait plus intense, où le silence permet d'entendre le moindre murmure. C'est ce murmure d'amour de Dieu dans notre cœur qu'il faut que nous entendions, que nous écoutions aujourd'hui, maintenant, et pendant ces quarante jours où nous allons nous laisser toucher, saisir.
AMEN