L'OLIVIER ET LE RICIN

Célébration pénitentielle d'entrée en Carême

(1er mars 1995???)

Homélie du Frère Jean-François Noël

 

J

onas se reposait sous l'ombre du ricin, Nathanaël a été connu et vu sous un figuier. Je vous propose ce soir, au commencement du Carême, de passer de l'ombre du ricin à celle de l'olivier.

Si nous sommes rassemblés dans cette église pour commencer ce Carême, c'est que ce que nous sommes ne nous semble pas conforme à ce que Dieu veut pour nous. Il y a un décalage, un écart profond entre ce que je suis profondément à l'intérieur, ce que Dieu connaît de moi et l'idéal que je me suis construit, ce que devrait être un chrétien aujourd'hui dans l'Église. Cette insatisfaction, ce sentiment de misère, cette blessure au fond du cœur est une chance pour nous-mêmes, la chance en ce temps de Carême de se voir, de regarder Dieu plus au fond et de mesurer plus encore combien nous désirons L'approcher, combien nous désirons L'aimer, combien nous désirons être selon sa volonté. Ou du moins peut-être confondons-nous le ricin et Dieu.

       Jonas a été envoyé pour prêcher contre Ninive. Il râle, se fâche même, refuse de parcourir cette ville qu'on ne pouvait traverser en une seule journée, puis rattrapé dans le ventre du poisson, vous connaissez l'histoire, rattrapé dans la mort, il court prêcher à Ninive et Ninive, contrairement à ce qu'il attendait, se convertit, même les animaux. Mais Jonas pense que Dieu n'a pas dit son dernier mot et il reste près de la ville pour voir le châtiment que Dieu avait promis sur Ninive, un beau châtiment bien senti, divin, une sorte de feu qui brûle les hommes de Ninive et les animaux. Il s'installe, le châtiment ne vient pas, il s'ennuie un peu, il râle encore un coup et Dieu voyant son préféré râler fait grandir un ricin à l'ombre duquel il s'installe pour attendre, pour être aux premières loges lors du châtiment qui doit tomber sur Ninive. Rien ne vient, pire encore un ver pique le ricin qui meurt et le soleil darde ses rayons ardents sur la pauvre tête de Jonas qui non seulement a été privé du spectacle, mais le soleil n'est pas tombé sur Ninive, ni son feu, mais sur la tête de Jonas. Et il râle une dernière fois contre ce ricin qui lui procurait bien-être et qui a disparu.

       Dieu aime bien jouer et nous confondons souvent le bien-être dans lequel nous sommes, ce parapluie de bienveillance sous lequel nous nous promenons et Dieu Lui-même. Il suffit que ce parapluie cède sous les coups de notre histoire personnelle ou celle du monde et que nous nous trouvions ainsi à découvert, et nous disons alors : "mais que fait Dieu ?" Nous avons simplement confondu l'ombre du ricin et Dieu, nous avons confondu un certain bien-être, une certaine douceur intérieure, un relatif bonheur et Dieu qui n'était ni dans ce bonheur ni dans le ricin, mais qui est plus loin encore. Et c'est vrai que si nous venons là, c'est que nous désirons ne pas confondre ce qui nous protège un peu, ce qui fait de nous des hommes relativement heureux, tant bien que mal, et Dieu.

       Et le péché, c'est justement de ne pas confondre ce qui semble me convenir et la hauteur divine. Le péché, c'est de prendre conscience du décalage incroyable qu'il y a entre tout ce que je pourrais faire, même au plus haut de moi-même, et ce qu'est Dieu. Et c'est de ne pas confondre combien souvent je suis envahi de bonheur de la part de Dieu et combien je confonds ce bonheur qui m'est donné, cette douceur de vivre ou cette nonchalante désinvolture avec la présence même de Dieu. Ici à cause du péché nous sommes confrontés à la rudesse, au surplomb, à la grandeur, à la beauté inatteignable de l'amour de Dieu.

       Deux solutions : ou le péché dont je prends conscience irrite mon cœur, m'oblige à me replier sur lui, ferme mes yeux sur moi-même et sur les autres, ou le péché devient ce lieu privilégié qui, parce que je prends conscience de ma misère et cette misère est insupportable pour moi parce que je veux Dieu, je me tourne vers Lui. Le péché a ceci de contagieux qu'il induit un autre péché plus grave que lui-même qui est une sorte de désespoir, de repli de soi. Il nous faut toujours, lorsque nous prenons conscience de tel ou tel péché, couper court à cette contagion et relever les yeux vers le Seigneur en mesurant la distance qui nous en sépare. Je ne suis pas protégé par l'ombre du ricin, mais j'ai été connu sous le figuier, c'est-à-dire que Dieu me connaît et surtout sait que ce que je suis aujourd'hui n'est pas moi-même, ce n'est qu'une ébauche, c'est un commencement de moi-même et que ce moi-même, c'est un travail que Dieu fait en nous-mêmes, comme à notre insu, par sa grâce, parce qu'Il donne souvent en silence, souvent sans que nous le voyions. Il transforme doucement ce ricin qui meurt inutile en un olivier, en sa Croix qui désormais va surplomber toute la vie, en olivier c'est-à-dire le don que Dieu fait de Lui-même pour nous donner non pas la paix des hommes, mais la paix de Dieu.

       Dieu va venir à notre rencontre en remplaçant cette protection à laquelle nous sommes si attachés, ce ricin, par le nouvel arbre de la Vie, symbolisé par l'olivier sous lequel Il va nous rencontrer. Et si nous sommes là ce soir, la seconde raison qui nous fait venir ce soir, après la misère et le péché, c'est le désir insatiable de sa grâce, comme une soif incroyable qu'on aurait gardée au fond de soi, dont on n'aurait pas osé parler et qui tout d'un coup parce que le péché nous a fracturés, nous a abîmés, nous a cassés, laisse cette terre qui a besoin de Dieu.

       Et le Carême, c'est le moment où abandonnant toutes les protections de ricin que nous pouvons avoir, nous acceptons de marcher tête nue, vulnérables dans le monde, en criant à nous-mêmes qui sommes si sourds et au monde qui l'est encore plus, que nous avons soif de Dieu. La grâce, cette main tendue de Dieu qui transforme tous mes efforts en vie divine, qui transforme notre péché en fruit de largesse et de bienveillance, la vraie, celle qu'on ne voit pas encore, celle qui protège encore mal du monde et du mal. Et je voudrais, pour nous aider à entrer dans ce Carême, vous lire quelques phrases de Victor Franck, un psychiatre juif qui fut déporté et qui découvrit, au cœur même de ce qu'est l'enfer, la vérité, la vérité qui gît au fond de son cœur.

       "Mon esprit est maintenant tout occupé par un visage, et il le maintient dans ce phantasme, exceptionnel en état de veille et qu'il n'avait jamais connu autrefois dans la vie normale. Je parle avec ma femme, je l'entends me répondre, je la vois sourire, je saisis son regard qui m'interroge, qui m'encourage, et, réel ou non, ce regard brille maintenant, bien plus que le soleil qui se lève à cet instant."

       Entre parenthèses, à l'époque où Franck écrit, au cœur même du camp de concentration où il est enfermé, il ne sait pas si sa femme vit encore, car elle est elle-même déportée dans un autre camp.

       "Alors, une pensée lumineuse traverse mon esprit pour la première fois de mon existence, je vis cette vérité que tant de penseurs ont mis en évidence comme le faîte de la sagesse, et que tant de poètes ont chanté, cette vérité, que l'amour est en quelque sorte la fin souveraine et le plus haut sommet vers lesquels puisse tendre la destinée humaine. Je saisis en ce moment la signification de ce que pensée, poésie et foi humaine peuvent exprimer de sens profond, de plus sublime, le salut des créatures, par l'amour et dans l'amour ! Je comprends que l'homme, quand il ne lui reste plus rien en ce monde, peut se sentir, ne fût-ce que pour quelques instants, comblé au plus intime de lui-même, en s'abandonnant à la vision de l'être aimé. Placé dans la situation la plus affreuse, vu de l'extérieur, dans des conditions où il lui est impossible de se réaliser par l'action, dans une position où sa seule action possible est de souffrir avec dignité, l'homme pouvait encore s'accomplir dans une vision aimante, la contemplation intérieure de l'image, enclose en lui, de l'être aimé. Pour la première fois de ma vie, je suis capable de comprendre ce que signifie la parole : "Les anges se trouvent bienheureux dans l'aimante contemplation sans fin d'une splendeur sans mesure".

       Nous nous mettons en marche à la suite de Dieu, or Il est présent en nous comme une image que nous devons rechercher et que nous avions perdue, comme une image pleine de grâce d'où coulera le lait et le miel de la Terre promise pour notre cœur de désert. Nous ne sommes pas là pour simplement nous demander pardon de pécher, nous sommes là surtout pour trouver ce Visage de Dieu parce que nous avons été rencontrés sous le figuier et que Dieu avait promis à Nathanaël à ce moment-là qu'il verrait davantage encore et qu'il verrait les anges descendre et remonter dans le ciel. La seule chose qui console un homme qui n'est pas parvenu à sa vocation divine sur cette terre, c'est de voir Dieu, c'est de Le rencontrer, c'est de Le goûter, c'est de Le chercher avec toutes ses forces, toute son âme, tout son être. Ce n'est pas tant de se reconnaître pécheur qui est le propre du Carême, c'est de se mettre en route vers Dieu afin de retrouver cette trace de Dieu, cette douceur infinie.

       Frères et sœurs, nous voilà en route comme Israël dans le désert, nous voilà en route après avoir quitté l'ombre de l'Égypte, le confort de l'Égypte, acceptons de prendre notre bâton de pèlerin, de marcher tête nue, de nous rendre plus vulnérables pour rencontrer notre Seigneur qui nous attend, qui nous a promis cette rencontre avec Lui-même.

       AMEN