PÉNITENCE JOYEUSE
Jl 2,12-18
(8 mars 2000???)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
|
V |
oici venu le temps favorable, voici venu le jour du Salut". Je ne sais pas si c'est le sentiment premier qu'on éprouve au moment où on entre dans le Carême, pourtant, c'est fondamental. Pour mieux en réaliser l'importance et la signification, je vous propose de faire une petite comparaison. Pratiquement dans toutes les religions, il y a des comportements pénitentiels, des comportements de mortification, ou comme on disait autrefois, de macération. La conscience de l'humanité au sens le plus général, presque le plus répandu et le plus commun du terme, a toujours cette perception très forte, parfois mise en valeur sur des modes extraordinaires, que pour s'approcher de Dieu ou du divin, il faut, par de la souffrance, par des renoncements, par des pratiques d'humiliation, se préparer à rencontrer ce qu'on estime être le divin. Je crois que de ce point de vue-là, c'est toujours suggestif de se rappeler que lorsque Jonas, prophète juif, prêche la pénitence aux hommes de Ninive, ils trouvent spontanément l'attitude pénitentielle. Jonas n'a pas eu besoin de leur expliquer comment on fait pénitence, immédiatement, les gens de Ninive, païens s'il en est, savent ce qu'ils ont à faire.
Dans notre propre comportement, dans notre propre champ d'observation, nous pouvons remarquer que des gens, soit d'autres religions, soit même sans religion, ont à certains moments des comportements dont on peut dire qu'ils sont pénitentiels. Face à ce phénomène, nous avons tendance, nous les chrétiens à dire : nous n'en faisons pas assez, parce qu'être chrétien, cela veut bien dire : en faire plus ! Et donc, nous avons envie d'entrer dans les jeux de la surenchère : il y en qui font dix jours , il y a le Ramadan qui dure quarante jours, on devrait avoir des carêmes de quatre-vingts jours ! ce qu'à Dieu ne plaise. Si nous nous disons que nous sommes une sorte de super religion, il faut donc que du point de vue des souffrances, des humiliations, des comportements, nous soyons au top du top.
Or, Jésus n'a pas tellement dit cela. Si nous avons, bien entendu, l'évangile de tout à l'heure, c'est le moment où jamais d'aller dans les parfumeries, c'est le moment où jamais d'avoir un visage absolument rayonnant, resplendissant et heureux, et pas du tout des "faces de carême". Alors, pourquoi ? C'est parce que je crois que la pratique pénitentielle, d'ascèse qui est réelle dans le christianisme, même si parfois on a essayé de la gommer un peu, et là on se trompe, je pense, cette pratique pénitentielle a un autre motif, et c'est cela que nous devons comprendre. Ce n'est pas de l'ordre de nous singulariser par la quantité ou par des pratiques originales, mais le problème est de savoir pourquoi on jeûne, pourquoi on fait pénitence. Or, dans la plupart des religions, on jeûne parce qu'il faut se préparer à s'approcher de Dieu. Il y a beaucoup de chrétiens qui croient cela, en croyant cela ils sont de bons religieux païens, ils font comme les païens dont parle Jésus. Ils s'imaginent que la pratique pénitentielle est cette espèce de conditionnement, de mise en forme, le côté "mooving" si vous voulez de la vie spirituelle. Ce n'est pas cela du tout. Il y a pénitence pour les chrétiens, non pas parce qu'ils ont trouvé la forme spirituelle pour s'approcher de Dieu, mais parce que Dieu s'est approché. Le Royaume de Dieu est là : "Convertissez-vous et faites pénitence !" C'est évidemment tout autre chose. Ce n'est pas l'homme qui tout à coup prend l'initiative de s'approcher de Dieu, même par des efforts, mais c'est tout à coup l'homme, l'humanité, qui est mise au pied du mur parce que le Royaume de Dieu est là. C'est pour cela qu'on a commencé par cette proclamation tout à l'heure dans cette deuxième lecture : "Voici le temps favorable, voici le jour du Salut." C'est parce que le Salut est là qu'on fait pénitence, ce n'est pas pour le demander ni le hâter, mais parce qu'il est là. C'est parce que Jésus prêche le Royaume qu'en même temps il peut exhorter à faire pénitence. Il peut demander de retourner le cœur parce que précisément le Royaume est déjà là. C'est sans doute la raison profonde de ces consignes pénitentielles que Jésus donne dans l'évangile et que nous venons d'entendre.
Pourquoi n'est-ce pas indispensable de montrer la pénitence chrétienne ? Il y en a qui pensent que c'est par fausse humilité, pour éviter la gloriole. Mais Jésus ne parle pas de cela, il dit : "Ton Père voit dans le secret". C'est-à-dire que le Salut qui est arrivé déjà dans ton cœur réalise l'attitude que tu dois avoir pour accueillir ce Salut. La pénitence chrétienne est une sorte d'inversion des valeurs, non pas montrer à Dieu qu'on a besoin de Lui, mais se rendre compte tout à coup à quel point le Salut est proche et est capable de transformer notre cœur. A ce moment-là, même si c'est dur à entendre, il faut bien comprendre que la pénitence est une grâce, c'est la grâce même de la conversion, c'est l'efficacité de la conversion. Mais alors que les païens croient que la pénitence est faite pour demander à Dieu de venir, nous chrétiens, nous croyons que la pénitence ou des pratiques analogues, de jeûnes, des prières supplémentaires et tout ce que vous voulez, en réalité, c'est l'œuvre de Dieu en nous, c'est l'œuvre du Salut : "Voici le jour du Salut".
Si vous le voulez bien, ne nous trompons pas d'adresse. Nous sommes dans une année jubilaire, c'est une année qui est plus spécialement marquée par la pénitence et c'est important, mais n'essayons pas de faire comme les païens, n'essayons pas de faire de la surenchère à la pénitence sur le mode extérieur comme si le Salut n'était pas là, car si nous faisions ainsi, nous trahirions l'essentiel et le cœur même de notre foi. Et c'est pour cette raison qu'on peut faire pénitence en étant joyeux et en se parfumant la tête, parce que le geste même de faire la pénitence est l'attestation que le Salut est déjà arrivé et donné, ce qui est tout autre chose.
Demandons à Dieu d'abord, au début de ce Carême, qu'avant même de faire pénitence, il nous donne le sens vrai de la pénitence telle qu'Il la veut, pour ses fils et pour ses témoins.
AMEN