QUI SAIT ?...
Jl 2, 12-18
(4 mars 1992???)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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Q |
ui sait ? S'Il revenait ? S'Il regrettait et laissait après Lui une bénédiction ?" "Qui sait ?" Entrer en carême, c'est se poser à propos de Dieu cette question : Qui sait ce que Dieu va faire durant ce carême ? C'est se poser la question de la nouveauté de Dieu. Vous le savez, dans notre existence, il y a un lieu, le plus intime, le plus secret de nous-même, celui que nous appelons habituellement la liberté de l'homme, ce lieu-là est aussi le lieu de la nouveauté. Chaque jour, chaque temps qui nous est donné est un temps dans lequel l'homme peut naître à lui-même. Car, au fond, la nouveauté de la liberté c'est ce mystère par lequel, jour après jour, nous ne restons pas dans une sorte de mort, dans un sorte de conservation de nous-même dans le formol, mais dans une sorte de jaillissement, de surgissement permanent qui fait que la liberté est source de naissance à nous-même, source de cette véritable nouveauté.
Mais voilà, Il arrive trop souvent que, pour l'homme, "plus ça change, plus c'est la même chose". Il arrive trop souvent que, pour l'homme, cette liberté qui nous est donnée pour nous laisser naître à nous-même jour après jour, nous l'utilisions au contraire pour nous replier, comme pour nous ressaisir, pour refaire ce geste de l'origine qui est le geste d'Adam mettant la main sur le fruit, avec ce verbe si étonnant qui rappelle notre mot français "harpagon", celui qui s'empare, celui qui met la main dessus, celui qui, en réalité, ferme sa liberté à toute nouveauté. Et c'est pourquoi Bernanos a pu dire : "Ce qui tue dans le péché, c'est sa monotonie." Car le péché n'est rien d'autre qu'une liberté qui refuse de naître à elle-même, une liberté qui se replie dans une position fœtale pour ne pas naître, pour ne pas grandir, pour ne pas se déployer, pour ne pas trouver sa pleine stature. Tout ce qu'il y a eu de beau et de grand dans l'humanité n'a jamais été que cette lumière extrêmement discrète et tellement belle de toutes ces libertés qui sont nées à elles-mêmes, par le mystère d'une adhésion à quelque chose de plus grand qu'elles-mêmes.
C'est là que nous touchons le problème de Dieu car la nouveauté de Dieu veut naître dans notre liberté d'homme. Pour se manifester, Dieu n'utilise pas les grands chemins, les opérations un peu voyantes, les coups de publicité. Dieu, pour se manifester dans sa nouveauté, choisit ce lieu humain où seule peut apparaître la nouveauté, Il choisit notre liberté. Autrement dit, dans cette puissance de naître à nous-même qu'est notre liberté, Dieu choisit d'apporter sa propre naissance, son propre surgissement, sa propre nouveauté. Voilà ce qu'est la conversion. Qui sait ce que Dieu peut faire lorsqu'Il a décidé de venir naître au plus intime de notre cœur et de notre liberté ? Qui sait ce que peut apporter la nouveauté de Dieu à partir du moment où une liberté humaine, refusant le repli sur elle-même, a consenti à cette nouveauté de la naissance ? Mais non plus simplement d'une liberté qui naît à elle-même, mais d'une liberté qui accepte que ce soit Dieu qui vienne l'engendrer et la régénérer.
C'est pour cela d'abord que le carême est baptismal. Baptismal pour les catéchumènes mais baptismal pour nous d'abord. Que notre liberté renaisse ! Qu'elle ne meure pas ! Qu'elle ne s'étouffe pas ! Qu'elle ne s'enferme pas ! Mais aussi liberté de Dieu. Que Lui puisse faire de nous ce qu'Il veut, selon son dessein d'amour sur chacun d'entre nous ! Qui sait? S'il revenait ? Que nous n'acceptions pas de croupir dans ces souvenirs de nous-même, dans cette image figée de l'Harpagon qui ne cherche qu'à s'étreindre lui-même. Mais qu'au contraire nous nous laissions saisir par cette nouveauté de Dieu qui peut faire de nous infiniment plus que notre propre désir humain. Tel est le sens de la vie baptismale. Nous laisser ressaisir au plus intime de nous-même par la nouveauté de Dieu.
Et l'autre chose, c'est la conversion. Car si durant ce temps de carême, nous sommes appelés à nous convertir, à changer notre vie, ce n'est pas simplement par ce goût un peu hystérique du changement de notre civilisation moderne, mais c'est d'abord par cette soif, cette passion de nous laisser "enfanter" par Dieu. Et c'est cela la conversion. Savoir que ce n'est pas en nous tournant vers nous-même, mais au contraire en retrouvant ce secret de nous-même, "Prie ton Père dans le secret et ton Père, dans le secret te le rendra !" que nous ne reviendrons pas à nous dans une sorte de démarche régressive, mais en nous laissant libérer par la nouveauté de Dieu.
Tel est le sens de ces quarante jours, de cette marche que nous entreprenons. Il faut que nous partions "du bon pied", d'un pas léger, d'un pas libre. Que cette perspective de la réconciliation, de la conversion, du resurgissement de notre vie baptismale ne nous accable pas d'avance mais qu'au contraire, nous laissant saisir et séduire par la nouveauté de Dieu, nous sachions redécouvrir en nous le destin véritable de notre liberté : être aimé, être fils, dans le secret du Père et le secret de notre cœur.
AMEN