LE JEÛNE SIGNE DE LA FAIM DE DIEU

Jl 2, 12-18

(8 mars 1973???)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

F

rères et sœurs, voici le temps favorable, voici le jour du Salut. Ce temps du carême, dans lequel nous entrons aujourd'hui, est le temps de renouvellement de notre cœur, le temps du ressourcement de notre vie baptismale, le temps de la conversion de tout notre être. Conversion, c'est-à-dire, retournement. Nous, dont le regard, dont l'affection, dont les pensées sont constamment dispersées, tirées de ci delà par les soucis légitimes ou factices de notre vie quotidienne, nous sommes invités à rassembler notre cœur, à le regrouper pour l'orienter vers ce qui est l'unique nécessaire, ce qui donne sens à tout le reste, qui ne nous détourne pas des réalités quotidiennes pour nous orienter vers je ne sais quelle abstraction intemporelle, mais qui nous oriente vers le cœur du réel, vers ce qui est au centre de toutes ces réalités quotidiennes et temporelles, vers le Seigneur Lui-même.

       Nous nous mettons en marche avec le Christ, vers le Christ. Avec Lui car Il est venu sur la terre pour partager tous les évènements, toutes les traverses d'une vie d'homme. Vers le Christ, car en Lui notre vie débouche sur sa vérité éternelle, sur sa signification définitive, sur son bonheur qui ne finit pas. Et sur ce chemin où le Christ nous accompagne, et où en même temps Il nous attend, sur ce chemin, le Christ nous propose trois moyens de le suivre, trois moyens de nous sanctifier, trois moyens de renouveler notre cœur, de le convertir, de le rassembler, pour le tourner vers cet unique nécessaire. Ces trois moyens nous venons de les entendre dans l'évangile, de la bouche même de Jésus, parlant sur la montagne à l'ensemble, à la foule immense de ses disciples. Ce sont l'aumône, la prière et le jeûne.

       La prière pour découvrir, dans le silence, dans la profondeur de nous-même, ce qu'est la profondeur du monde, ce qu'est cette présence de Dieu qui donne densité à toute chose et qui est le cœur de notre propre cœur. L'aumône. Pour parler dans un langage plus accessible à nos mentalités d'aujourd'hui, le partage, le don de nous-mêmes et de tout ce qui nous appartient, l'échange profond et aussi l'assistance à nos frères plus pauvres. Le partage, parce que sur ce chemin nous ne sommes pas solitaires, mais nous avançons ensemble, d'un même pas, nous regardant les uns les autres, pour nous tendre la main, nous entraîner, être présents et attentifs à toutes les souffrances, aux détresses, aux difficultés, aux fautes aussi, aux tentations de nos frères qui nous entourent pour que nous ne soyons pas seulement en train de nous convertir individuellement mais pour que nous portions les péchés  et les souffrances les uns des autres.

       Le jeûne, enfin, et ce jour du mercredi des cendres est plus particulièrement celui où, symboliquement, nous pratiquons ce jeûne. Je dis symboliquement, non pas pour vouloir dire d'une manière artificielle et superficielle, mais parce qu'en ce jour le jeûne nous est proposé comme une obligation, une œuvre commune, visible, sur laquelle nous nous rassemblons tous, pour que cet acte posé aujourd'hui soit le signe de ce que nous vivrons, en secret, chacun pour notre compte, tout au long de ce carême. Le jeûne, c'est-à-dire, dans notre propre chair, dans notre propre corps, au niveau humble mais réel, très concret de notre vie corporelle, que nous vivions ce désir de Dieu, cette soif de Dieu, cette faim de Dieu, cette attente de Dieu.

       Le carême, c'est un temps où nous mesurons ce désir qui devrait incendier notre cœur, cette soif qui nous altère car ce Dieu que nous aimons, que nous devrions aimer plus que tout au monde et plus que nous-mêmes, ce Dieu qui est tout pour nous, ce Dieu qui nous attend est encore absent. Nous ne pouvons ni le voir, ni le toucher, ni l'étreindre comme les disciples ont pu le voir de leurs yeux, le toucher de leurs mains, l'entendre de leurs oreilles. Et cette absence de Dieu nous renvoie au jour où Il sera tout en tous, manifesté, où Il nous parlera face à face, où Il nous comblera de sa présence. Toute notre vie est un pèlerinage vers cette Pâque définitive, vers cette Pâque de notre propre mort, où nous passerons, enfin, de ce monde à notre Père, comme Jésus et sur les traces de Jésus, à travers le déchirement, la mort et la souffrance certes, mais pour entrer dans sa gloire et dans sa présence, et pour être rassasiés de cette présence.

       Tout le sens de notre marche d'ici-bas doit être de préparer, jour après jour, dans les gestes les plus quotidiens, dans les pensées les plus profondes et les plus secrètes de notre cœur, de préparer cette rencontre, ce face à face, dans un immense désir. Et comme nous ne sommes pas de purs esprits, ni des êtres désincarnés, ce désir de Dieu, cette soif de Dieu, cette attente de Dieu doivent prendre notre être tout entier. Non seulement la fine pointe de notre esprit, non seulement les profondeurs sécrètes de notre cœur, mais aussi les moindres fibres de notre corps. C'est pourquoi, dans le jeûne, nous exprimons physiquement, charnellement notre désir de Dieu, notre attente de Dieu.

       En ce jour où, volontairement, nous nous privons de cette nourriture quotidienne, que cette faim que nous ressentons tout simplement dans notre corps, soit l'éveil, le signe et en même temps le rayonnement à travers notre être tout entier de la faim de Dieu qui doit, chaque jour, et toujours plus, nous habiter intensément.

 

       AMEN