LES CENDRES
Jl 2, 12-18
(4 mars 1987???)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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u commencement du carême c'est le symbole, le signe des cendres que l'Église nous propose. Ce soir, en signe de deuil, nous recevrons sur notre tête, les cendres. Les cendres, c'est ce qui reste quand le feu est mort, quand le feu est éteint. Les cendres c'est le signe de ce qui est froid, de ce qui n'a plus de chaleur, de ce qui est mort, de ce qui n'a plus de vie. Les cendres c'est le signe de notre péché, parce que notre péché est comme une mort pour notre cœur. Pécher c'est ne plus aimer, c'est fermer son cœur à la communication de chaleur et d'amour, pécher c'est être seul, dans la solitude glacée de celui qui ne se donne plus et qui ne reçoit plus le don qui lui est offert. Pécher c'est donc ainsi se retrancher du monde des vivants et se retrouver, comme la cendre, froid.
Les hommes savent, avec le souffle, faire reprendre un feu éteint. Tant qu'il y a encore quelques braises, on peut avec un soufflet faire repartir le feu, on peut faire renaître une flamme, à partir de ce qui semblait éteint. Encore faut-il qu'il y ait quelques braises rougeoyantes cachées sous les cendres. Mais Dieu qui est créateur de la vie, qui n'est pas seulement celui qui gère la vie comme nous, Dieu peut faire renaître le feu, la flamme, même quand il n'y a plus de braises, même quand il n'y a plus que des cendres, même quand tout est fini. Rien n'est jamais fini pour Dieu. Quelle que soit la profondeur de notre péché, quelle que soit la froideur de notre cœur, même s'il n'y a plus en nous aucune braise d'amour, Dieu peut recréer le feu dans notre cœur.
C'est pour cela que le carême est d'abord le temps de la prière, parce que la prière c'est précisément le souffle de Dieu qui, sur les cendres de notre cœur, sur notre péché, sur notre misère, vient pour faire jaillir à nouveau, pour recréer la vie. L'œuvre créatrice de Dieu n'est pas épuisée par les sept jours de la création ni par l'origine de notre être, l'œuvre créatrice de Dieu, elle est permanente, elle est en action constante au fond de la vie de chacun d'entre nous. A tout moment, à tout instant, Dieu nous façonne à nouveau, nous ressuscite. L'œuvre de Dieu est œuvre de résurrection, c'est-à-dire Il fait jaillir la vie de la mort, Il fait jaillir la flamme de ce qui n'était plus que des cendres. Cela Dieu seul peut le faire parce que Dieu seul est l'amour, c'est-à-dire le feu. Et la prière ce n'est pas je ne sais quel exercice spirituel que nous accomplirions, la prière c'est nous mettre, nous exposer au souffle de Dieu. C'est Dieu qui prie en nous, c'est l'Esprit de Dieu, le souffle de Dieu qui vient prier en nous. L'œuvre fondamentale de la prière c'est l'Esprit, le souffle de Dieu qui vient revivifier notre être et notre vie, nous redonner vie. C'est pourquoi nous avons besoin de la prière comme tout être vivant a besoin de l'air et du soleil et de l'eau qui fait vivre. Et tous ces symboles de l'air, de la lumière ou de l'eau sont des symboles de l'Esprit Saint parce que l'Esprit Saint c'est précisément la communication de vie que Dieu nous donne. La prière c'est l'acte fondamental et premier de notre carême, car nous ne pouvons ressusciter de nos cendres que sous l'action du souffle de Dieu et il faut nous mettre sous le souffle de Dieu pour pouvoir revivre. Et prier c'est s'exposer au souffle de Dieu, prier c'est recueillir son cœur et toute sa vie devant le souffle vivant et vivifiant de Dieu.
Jeûner est le deuxième conseil que Jésus donne dans l'évangile, c'est la deuxième œuvre à accomplir durant ce carême. Jeûner c'est essentiellement découvrir que l'on est pauvre, vide, c'est ressentir dans sa chair, dans son corps, dans sa sensibilité, d'une manière physique, ressentir le vide, l'absence, savoir que nous sommes dans le manque de Dieu, que Dieu manque dans notre vie, que nous sommes privés de cette vie essentielle que Dieu seul peut nous donner. Le jeûne c'est, pour la cendre, reconnaître qu'elle est cendre et savoir que seul un immense désir et une immense aspiration à la résurrection que Dieu veut nous donner peut ouvrir cette cendre au souffle vivifiant de Dieu. Il faut que se creuse en nous le désir de la venue de Dieu, le désir du souffle de Dieu. C'est pourquoi le jeune vient étayer la prière, il nous ouvre à ce souffle de Dieu qui va venir, dans la prière, nous inonder de sa vie. Jeûner c'est donc creuser en nous le réceptacle de la vie de Dieu qui nous sera donnée.
Le Christ nous recommande aussi l'aumône, de nos jours nous disons plus volontiers le partage. Cela c'est déjà la première braise qui se met à rougeoyer à nouveau dans les cendres de notre cœur, parce que pour partager il faut déjà être riche, il faut déjà revivre, il faut déjà aimer. Partager c'est le geste de la communion, c'est le geste de l'amour, c'est donc le geste d'un vivant qui s'adresse à un autre vivant pour partager avec lui sa vie. Cela suppose que nous sommes déjà sortis de la torpeur, sortis du péché, sortis de notre néant. C'est sous le souffle de Dieu que la première réalisation de cette vie renaissante dans notre cœur, au-delà de notre péché sera communion avec nos frères.
AMEN