LA CONVERSION
Jl 2, 12-18
(16 février 1983???)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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échirez votre cœur et non vos vêtements ! " La conversion n'a pas grand-chose à voir avec ce que Pascal appelait le divertissement. Pascal pensait que, la plupart du temps, les hommes vivaient une vie superficielle faite de légèreté, de mondanité, de choses de peu de prix. Alors, que faut-il faire ? Tout est dans cette vie à laquelle ils passaient beaucoup de temps. Pascal préconisait de se détourner du divertissement pour rentrer en soi-même et envisager des questions plus graves et plus sérieuses. On pourrait croire que la conversion chrétienne est tout entière dans ce détournement du divertissement. Pourtant, ce n'est qu'une première étape.
C'est pourquoi le Christ nous dit, dans cet évangile, que lorsque l'on jeûne, ce n'est pas nécessaire de faire une figure de carême, c'est le cas de le dire. C'est pourquoi Il nous dit que lorsque nous prions ou faisons l'aumône, il n'est pas nécessaire d'aller le clamer sur les toits. Pour prendre un terme à la mode, le changement n'est pas dans le changement que l'on croit, ou plus exactement il y a changement et changement. Si le changement est purement une sorte de diversité d'occupations, si le changement n'est que le fait de passer des choses légères aux choses sérieuses, plus ça change, plus c'est la même chose.
En effet, ce n'est pas que nous ayons à nous changer nous-mêmes. Nous pouvons toujours déchirer nos vêtements, nous pouvons toujours nous frapper la poitrine, nous pouvons toujours augmenter les aumônes, mais si cela ne nous ramène pas à la question fondamentale : "Pourquoi faisons-nous cela ? nous risquons de le faire en vain". Ce changement-là n'aura servi à rien, et nous-mêmes, après les pires macérations, après les plus grands efforts, les plus grandes tensions, nous nous retrouverons devant le vide et le néant de nous-même tout juste modifié, tout juste change, tout juste perfectionné la parole du prophète que je vous ai citée tout à l'heure. "Déchirez votre cœur et non vos vêtements !" La conversion est une chance inouïe. C'est le fait de pouvoir, à un moment donné de notre vie, non pas nous changer nous-mêmes, non pas changer de cap, mais, tout à coup, trouver qu'au cœur même de nos changements, au cœur même de tous ces efforts que nous pouvons faire, il y a brutalement, un moment où notre cœur est touché et atteint. Et cela non plus, au niveau du vêtement, mais précisément au niveau du plus intime de nous-mêmes. La conversion, c'est ce moment où se réalise, au plus intime de notre être, une sorte d'expérience d'avoir touché le but. C'est de savoir qu'à un moment de notre vie, ce n'est plus ce que nous faisons, ce n'est plus ce que nous pensons, ce n'est plus ce que nous désirons qui est changé, mais c'est radicalement la présence même de Dieu qui vient nous atteindre au cœur même de notre être Il y a là une rencontre inouïe, à la recherche de laquelle nous sommes sans cesse et qui pourtant, se réalise petit à petit. C'est le moment où le Seigneur, se saisissant de nous, nous fait comprendre que nous ne sommes pas simplement ce que nous sommes ou ce que nous voulons être, mais que nous sommes, essentiellement, ce que, Lui, veut que nous soyons.
A ce moment-là, nous sommes loin du divertissement. A ce moment-là, nous sommes dans une proximité étonnante avec nous-mêmes, tels que nous sommes, ou plus exactement tels que Dieu a toujours voulu que nous soyons et par là même, nous percevons cette proximité de Dieu. Il y a, dans toute conversion, ce moment d'une re-saisie de soi-même, non plus par nos propres forces, mais par Dieu. Lorsque nous entrons dans le sanctuaire de nous-mêmes, ce n'est plus nous-mêmes que nous découvrons, c'est la présence brûlante de Dieu. C'est cela que l'Église, que la liturgie de ce jour nous appelle à redécouvrir. Non pas simplement changer de vie ou améliorer notre vie, que serait-ce tout cela que nous pouvons encore mesurer à une échelle humaine ? Mais, au cœur même de ces efforts, au cœur même de ces changements, retrouver la véritable présence qui nous fait nous tenir vraiment tels que nous sommes, non plus par nos propres efforts, mais parce que nous avons laissé rayonner sur nous cette présence et cet amour de Dieu.
Voilà ce qu'est la conversion. Non pas changement d'un état à un autre, mais je dirais plus radicalement, changement de notre être d'apparence et de divertissement dans la solidité même de la présence de Dieu. C'est le moment même où nous découvrons que Dieu peut brûler en nous et qu'à ce moment-là, plus Il brillera, plus Il brûlera, plus nous serons ce buisson habité par la plénitude de sa présence. Plus Il sera Lui-même en nous, plus ce sera Lui qui vit en nous, plus nous vivrons, plus, à ce moment-là, nous serons non plus ce que nous avons voulu être, mais ce que Dieu veut, éternellement, que nous soyons.
Entrons sans peur dans la conversion. N'ayons pas peur de cette aventure, car entrer dans la conversion, c'est entrer dans le Royaume. Et si nous déchirons notre cœur, ce n'est pas simplement un cœur brisé que nous récolterons, c'est le cœur de Dieu qui nous donnera du cœur.
AMEN