CARÊME : DE LA CENDRE AU FEU NOUVEAU

Jl 2, 12-18

(1er mars 2006)

Homélie du Frère Yves HABERT

O

n parle du temps du carême comme d’un chemin, d’une route vers Pâques. Mais il faut prendre vraiment le chemin dans son sens le plus radical. C’est réellement un chemin, c’est réellement une mise en route, c’est réellement quitter un endroit pour un ailleurs, c’est réellement quelque chose qui se passe, c’est réellement un  changement. Tout le temps du carême est polarisé par ces grands itinérants de la  Bible, je pense à Abraham, je pense à Elie, je pense à Moïse, à tout ce temps de l’Exode qui donne le cadre aussi de ce temps de carême. Jésus lui-même est cet itinérant, qui marche, qui va vers quelque chose, qui est comme polarisé par ce quelque chose. Ces déplacements dans toute la Bible, c’est en vue d’une mission. Pensez par exemple aux prophètes, à Jésus aussi qui a une mission à accomplir. 

       Mais je crois que si c’est une mission, c’est aussi un chemin de conversion. Cela n’implique pas seulement un déplacement spatial, mais c’est quelque chose qui implique un déplacement à l’intérieur. C’est un vrai chemin que nous avons à faire à l’intérieur pendant ce temps du carême. Pour cela toutes les exigences de Jésus sont là pour nous déplacer à l’intérieur, pour faire quitter quelque chose et nous faire avancer. Les trois exhortations que nous avons entendues dans l’évangile, à la prière, au jeûne et au partage, sont des moyens de nous faire quitter une situation pour aller un peu plus loin, quitter une certaine stabilité dans laquelle on s’était bien installé, une stabilité confortable, pour nous faire emprunter le chemin des grands itinérants de la Bible, et emprunter le chemin du Christ le chemin de Pâques. 

       La prière, c’est profondément la dépossession. C’est retrouver un nouveau lien avec Dieu, un lien qui nous conduit plus loin. La prière, c’est le contraire de la stabilité, la prière, je crois que c’est une recherche. La prière, c’est un chemin qui s’ouvre dans notre cœur, une certaine manière d’appréhender Dieu qui se donne chaque jour d’une manière nouvelle. 

       Le partage, c’est lâcher un peu certaines choses, c’est accepter de ne pas marcher tout seul, accepter que ce que j’ai, je le partage avec d’autres, accepter que ce chemin, je ne le fais pas tout seul, mais je suis obligé de lâcher pour avancer. Pour avoir fait le chemin de Compostelle, même si on a passé six mois  à préparer son sac et à préparer ses affaires, on lâche toujours quelque chose quand on veut vraiment avancer. 

       Et le jeûne ? C’est se dire que la table est prête, mais il y aune sorte de manque à gérer pour avancer aussi, parce que le chemin doit prendre toute la place, il doit faire son œuvre en nous pour nous conduire plus loin. 

       Cette eucharistie que nous célébrons maintenant, c’est le pain pour la route. C’est cette force dont nous avons besoin pour ce chemin de quarante jours qui s’ouvre devant nous. Ce soir, nous aurons les cendres. En réfléchissant sur ces cendres, je voyais cet Exode, tous ces marcheurs qui vont d’un campement à un autre. Le foyer, c’est le lieu de rassemblement du campement, c’est là où se passent les réunions, les cuisines, où se passe l’essentiel de la vie du campement. Là, le feu est comme éteint, il ne reste plus que les cendres, ces cendres que l’on va recevoir ce soir. Nous repartirons avec ce viatique, ce feu qui s’est éteint, cet amour qui nous presse auquel on n’a pas toujours répondu comme il convenait, parce qu’il faut en prendre conscience pour avancer vers le grand feu de Pâques. Le feu de Pâque, c’est ce feu qui nous attire. Nous on emporte le feu. C’est la phrase de Cocteau à qui l’on disait : si votre maison brûlait, qu’est-ce que vous emporteriez ? Et il répondait : le feu. 

       Je crois qu’on emporte le feu avec nous, le feu de la miséricorde. Comme une tribu, les uns avec les autres, on va s’avancer avec ce feu, et dans la nuit de Pâques, va jaillir un autre feu, un feu qui illumine toutes nos nuits, un feu qui nous conduira plus loin, ce feu qui est au centre du campement de l’Église, ce feu qui est comme la source de toute joie dans l’Église. 

 

       AMEN