SECRET, COMMUNION, TÉMOIGNAGE

Jl 2, 12-18

(12 février 1986???)

Homélie du Frère Michel MORIN

L

a liturgie de ce jour souligne pour nous trois aspects du carême, "ce temps favorable" comme l'appelle l'Église, ces jours où Dieu veut nous manifester, de façon plus profonde, sa faveur c'est-à-dire son amour et son salut.

Le premier aspect nous est livré par l'évangile: "Tout va se passer dans le plus grand secret. Gardez-vous de toute apparence", gardez-vous de toute explication de la manière dont vous allez vivre ce carême. Rien ne doit paraître. Tout va se passer dans le secret. C'est l'aspect de l'intimité avec Dieu."Votre Père voit dans le secret de votre cœur" et c'est là et là seul qu'Il va vous répondre, si tant est que vous puissiez venir dans votre cœur L'écouter et Le chercher. Le premier aspect du carême c'est de vouloir chercher Dieu, non pas comme un besoin qui viendrait répondre à une vision utilitariste de ce que nous sommes, mais de chercher Dieu avec le désir amoureux de le rencontrer. Chercher Dieu pour ce qu'Il est, c'est-à-dire tout simplement, Dieu et que cela. Vouloir rencontrer Dieu pour ce qu'Il est, c'est-à-dire amour et que cela, et non pas juge, justicier ou maître de quelques pratiques morales fussent-elles de pénitence. Le Christ a invité ses apôtres, et nous invite chacun personnellement, au cours de ce carême, à une vie avec Dieu au-delà des profondeurs que jusqu'à maintenant nous avons chacun pu atteindre. Si, personnellement, nous ne descendons pas plus profondément dans le mystère du cœur de Dieu, notre carême ne servira de rien. Or le mystère du cœur de Dieu est un secret déposé dans notre propre cœur, et c'est donc au fond de nous-même qu'il faut aller le chercher. Au fond de nous-même, c'est-à-dire au-delà des zones obscures de notre pèche, de même qu'il faut descendre et traverser les ténèbres du puits pour toucher la source.

       Le deuxième aspect c'est l'aspect ecclésial du carême. Le prophète Joël nous le souligne ainsi : "Prescrivez un jeûne, publiez une solennité, réunissez le peuple, convoquez la communauté, rassemblez les vieillards, réunissez les petits enfants, même ceux qui sont encore au sein maternel !" car ce secret de la présence de Dieu dans le cœur de chacun n'est pas un secret à garder pour soi seul. Ce n'est pas comme dans le régime humain où un secret est fait pour deux. Celui-là il est fait pour toute la communauté ecclésiale, car la communauté ecclésiale forme un corps, et elle n'a comme tout corps qu'un seul cœur. Et c'est dans le cœur de la communauté ecclésiale, c'est-à-dire nous tous rassemblés, avec notre foi, notre amour, que repose, là encore, le secret de Dieu, la face du Seigneur qui vient nous sauver. Ce n'est donc pas seulement dans un face à face personnel, nécessaire plus que jamais dans la vie chrétienne, que nous allons vivre ce carême, mais dans un face à face communautaire. Toute l'Église face au visage unique de son Dieu. Toute l'Église, c'est-à-dire la multiplicité de nos visages, non pas juxtaposés les uns aux autres comme les facettes multiples de l'œil de l'abeille, mais formant un seul visage, celui de l'Épouse du Christ, qui a besoin, sans cesse, d'être purifiée, d'être vivifiée pour connaître et vivre l'amour de son Époux.

       La démarche du carême est une démarche ecclésiale, communautaire, parce que nous ne formons qu'un seul corps. Notre vie spirituelle, nos pratiques de jeûne ou de pénitence ne peuvent pas être uniquement une affaire d'ordre strictement personnel, même si nous sommes seuls à les décider ou à les connaître, elles ne peuvent pas ne pas être vécues en communion les uns avec les autres, autrement, nous ne sommes pas l'Église du Christ, autrement, nous ne répondons pas à l'appel du prophète : "faites un jeûne si vous voulez, mais réunissez le peuple, des plus âges jusqu'aux plus jeunes." La réunion c'est éminemment sa manifestation liturgique. Il faudra donc, en ce temps de carême, que conjointement à notre désir de prière personnelle pour rencontrer la face de Dieu inscrite au fond de nous, nous fassions de façon plus profonde, de façon plus large, peut-être aussi plus souvent, la démarche communautaire, la démarche ecclésiale de la liturgie qui nous invite à nous reconnaître, ensemble, fils aimés de Dieu, et qui nous invite à recevoir personnellement, mais pas individuellement, le pardon de Dieu, c'est-à-dire dans le sens où tous nous avons besoin d'être réconciliés, chacun avec Dieu, Dieu avec tous, et les uns avec les autres. Autrement, notre carême ne serait pas catholique.

       Troisième aspect c'est l'aspect social auquel nous invite le prophète Joël :"Ne livre pas ton héritage à l'opprobre, au persiflage des nations. Pourquoi dirait-on parmi les peuples : Où est-il leur Dieu ?" Voilà bien une question d'actualité. "Où est-il votre Dieu ?" Cela fait deux mille ans que l'Église le proclame et que les chrétiens essaient d'en vivre, et cela fait deux mille ans et plus que jamais que les hommes de ce monde qui sont témoins de notre vie d'Église nous disent :"Où donc est-il votre Dieu ?"

       Ce secret de la miséricorde et du salut de Dieu qui nous est personnel, dans ce sens où il est inscrit au cœur de chacun, ce secret qui est partagé au cœur de la communauté chrétienne des frères qui n'ont qu'un seul Père, ce secret n'est pas fait uniquement pour l'Église, mais il est pour le monde. Et pas pour le monde en général, pas pour l'humanité conceptuelle. Le monde c'est celui qui vit proche de nous, dont nous faisons partie, avec qui chaque jour nous travaillons, que nous rencontrons chez nous ou à côté de chez nous, le monde, il est là. Or ces hommes vous disent : "Votre Dieu, où est-Il ?" Que la question soit posée de cette façon ou d'une autre, peu importe ! Je pense que nous sommes tous suffisamment intelligents pour l'entendre. Le carême a une dimension sociale. L'Église ne vit pas du monde, mais elle vit dans le monde. Et si elle vit dans le monde, c'est pour manifester au monde ce dont elle vit, c'est pour partager au monde le secret de sa joie, qui est de se savoir pécheresse autant que le monde car, que je sache et vous le savez peut-être encore mieux que moi, les chrétiens ne sont pas meilleurs que les autres. Mais ce que nous avons à partager, c'est cette réconciliation à laquelle Paul nous appelait : "Laissez-vous réconcilier avec Dieu !" et vous savez très bien que cela ne va pas sans la réconciliation avec les autres. Vous n'avez pas trois cœurs. Un pour vous aimer vous, un pour aimer Dieu et un pour aimer les autres. Vous n'en avez qu'un seul. Et si votre réconciliation avec les autres n'est pas vraie, elle ne sera pas vraie avec Dieu, quoi que vous pensiez.

       Nous sommes donc appelés à vivre ce carême de Réconciliation en communion avec les hommes, avec dans le cœur le désir de leur dire ce que nous sommes en train de vivre, c'est-à-dire la Pâque du Christ, le salut du monde, le sens même du monde. Dans un monde sans Dieu, en ce temps de carême, nous sommes appelés à témoigner que, pour nous, Dieu est tout et à le témoigner non pas de façon spectaculaire, puisqu'il faut que ça reste dans le secret, mais sûrement de façon réelle, même si c'est invisible.

       C'est ainsi qu'il nous faut ensemble, en communion avec Dieu, avec l'Église tout entière, et avec l'humanité, commencer cette route vers Pâques, puisque le Christ Ressuscité nous sauve chacun, puisque l'Église ressuscitée rassemble les sauvés en Église dont Il fait son Épouse, et que cette Église est destinée, un jour, à rassembler l'humanité tout entière. Si chacun et ensemble nous vivons ce temps favorable, cette grâce du carême, Dieu ne peut pas ne pas répondre à notre attente et à notre désir que les hommes, de façon plus profonde, plus vraie, connaissent ce que nous sommes en train de célébrer : le salut de Dieu qui nous réconcilie et qui rend l'homme à lui-même, qui rend l'humanité à elle-même en la rendant à Dieu.

       AMEN