JE SUIS LA VIE

Jn 6, 35-40+44-51

Vigiles du cinquième dimanche de carême – C

(16 mars 1986)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

J

e suis le pain de Vie !" telle est la parole de Jésus aux juifs rassemblés à la synagogue de Capharnaüm. "Je suis la Résurrection et la Vie" dit-Il encore au moment de la résurrection de Lazare. "Crois-tu cela ?"

Chaque fois que Saint Jean veut manifester une réalité importante du salut, il choisit parmi les paroles de Jésus, celles qui ont commencé par "Je suis" : "Je suis le pain !" - "Je suis la Résurrection !" - "Je suis la Vie !" Pour saint Jean et pour le Christ aussi qui utilisait cette parole, l'expression "Je suis" , renvoyait directement à la théophanie du buisson ar­dent lorsque Moïse avait demandé le nom du Seigneur et le Seigneur lui avait répondu : "Je suis Celui qui suis !" Le Christ reprend à son compte, à travers di­vers moments importants de sa vie, et notamment au moment de son arrestation dans le jardin des oliviers : "Je vous le dis : Je Le suis, Je suis!" Dans tous ces cas-là, c'est le mystère de la personne de Jésus qui s'affirme et qui se pose au cœur de l'histoire du monde et de l'histoire du salut. Ainsi, à chaque fois, c'est le mystère le plus intime de la personne du Christ qui est ainsi manifesté.

Mais, précisément à la différence de l'Exode, le Christ dans le cas de la multiplication des pains et du discours à Capharnaüm et d'autre part dans le cas de la résurrection de Lazare, ne dit pas simplement "Je suis", comme s'Il avait voulu, parce qu'Il l'aurait pu exprimer la plénitude de sa divinité, sans plus. Mais précisément Il ajoute une détermination "Je suis le pain" ou "Je suis la Résurrection". Et c'est ce qui est important pour nous, ce soir. En disant "Je suis le pain", le Christ lie étroitement à sa personne l'acte de nourrir spirituellement l'humanité. Le pain, c'est ce qui est donné pour nourrir un homme, c'est en même temps le signe du partage et de la communauté de destin de ceux qui partagent le même pain, qui sont des "compagnons". Et quand le Christ dit "Je suis le pain" Il veut dire que son être profond de Fils de Dieu va se manifester dans le pain, dans la nourriture don­née à l'homme. C'est comme s'Il disait aux hommes : vous allez reconnaître la puissance de ma divinité, le secret même de ce que "Je suis", dans l'acte même d'être nourri par Moi de ce pain qui est ma chair. De la même façon, lorsque le Christ dit "Je suis la Résur­rection" Il veut dire : Vous allez reconnaître que Je suis Dieu dans l'œuvre même de résurrection que je vais accomplir pour mon ami Lazare.

Il y a là quelque chose d'insondablement grand. Dieu, Celui qui est, se mêle à l'histoire des hommes pour agir au cœur de cette histoire, non pas pour "faire faire" mais pour agir Lui-même. Et non pas pour agir comme on fait quelque chose et ensuite on le laisse, mais pour impliquer le mystère même de sa propre personne dans ce qu'Il fait pour nous. Nous-mêmes, nous connaissons cela. Dans les actes que nous posons et qui nous tiennent à cœur, nous savons précisément que ces actes sont importants dans la mesure où ils disent profondément ce que nous som­mes et où ils sont porteurs de ce que nous sommes. Lorsqu'on fait un cadeau à quelqu'un, ce n'est pas simplement le fait de l'enrichir de quelque chose qu'il peut ajouter à sa collection de timbres ou à sa collec­tion de livres, mais lorsque nous faisons un cadeau à quelqu'un, le prix du cadeau c'est l'investissement de notre propre être qui est ainsi manifesté dans le geste du don.

Pour le salut par l'eucharistie et le salut par la Résurrection, c'est la même chose. Ce que nous faisons lorsque nous communions ? Nous recevons le corps du Christ mais dans ce corps, unis, appropriés totalement au Christ, nous recevons le Christ. Et par le mystère de l'assimilation de cette nourriture qui est le corps du Christ à notre propre chair, le Christ s'empare de nous, et s'assimile personnellement à nous, ou plus exactement nous assimile à Lui per­sonnellement. De la même façon, lorsque nous en­trons dans la mort, le Christ, personnellement, va nous chercher dans notre mort. Et par l'acte même de nous relever, nous ressusciter, Il nous unit à Lui per­sonnellement. C'est très important de comprendre tout cela. Car la plupart du temps, lorsque nous envisa­geons le problème de notre salut, comme d'ailleurs tous les problèmes de nos relations avec Dieu, nous imaginons que Dieu "fait quelque chose pour nous" et nous lui demandons qu'Il nous donne du pain, et nous lui demandons que, de l'autre côte, ça ne se passe pas trop mal, comme si le don que Dieu nous fait était extérieur à Lui.

C'est vrai que dans tous nos actes, nous vi­vons aussi comme cela. La plupart du temps, nos ac­tes sont dévalorisés, démonétisés parce que nous ne nous impliquons pas beaucoup dedans. Et à cause de notre peu de foi, nous croyons parfois que pour Dieu c'est la même chose, qu'Il a tellement de choses à faire, que de temps en temps, Il fait un petit quelque chose pour nous.

En réalité, c'est tout l'inverse. Et je crois que si nous pouvions comprendre simplement la manière tout à fait personnelle dont Dieu habite notre cœur, la manière tout à fait personnelle dont Dieu agit pour nous, le caractère absolument personnel et individuel par lequel Il nous fait exister nous et pas un autre et Il nous fait exister nous, tels que nous sommes. Si nous arrivions, dans la prière et dans la contemplation à réaliser que, tout le regard de Dieu, tout l'amour de Dieu se dit totalement pour nous dans ce que nous sommes. Je crois qu'à ce moment-là nous découvri­rions vraiment le mystère de notre destinée de résur­rection. Le moment où nous ressusciterons, c'est sim­plement que, au cœur même de la mort, rapprochés totalement de Dieu, Dieu alors, vraiment, peut s'em­parer totalement de nous, plus profondément encore qu'Il ne le fait maintenant par l'eucharistie. Mais à ce moment-là ce sera une prise de possession radicale de notre propre être par l'être même du Christ rayonnant par son action de vie et de résurrection. Ce sera le moment où, dans la plus stricte vérité, nous pourrons dire : "Ce n'est pas moi qui vis, mais c'est le Christ qui vit en moi !"

Et voyez-vous, nous comprenons mieux à ce moment-là, la manière dont progressivement toute l'économie du salut s'accomplit dans notre propre vie. Elle commence par le baptême : c'est être plongé dans la présence et l'amour de Dieu. Elle continue jour après jour par l'eucharistie, parce que, dans cette eu­charistie, Dieu qui est le pain manifeste son être de Dieu dans le fait de nous donner le pain. Et ce pain nous transforme, nous configure, nous transfigure, jour après jour, en Lui, en nous faisant vivre d'étape en étape. Et ultimement, notre résurrection, c'est le moment où la proximité de Dieu, de l'être même de Dieu, se manifeste par la plus totale puissance de vie, par le plus grand acte de vie qu'Il puisse faire pour nous. Et à ce moment-là ce n'est pas qu'Il nous fait ressusciter comme dans les contes de fées : la fée appuie sa baguette sur la citrouille et la transforme en carrosse. A ce moment-là, c'est tout à fait extérieur à la fée, comme une sorte de pouvoir qui sort d'elle, c'est tout. Mais au contraire, dans l'acte même de la résurrection, c'est la personne même du Christ qui vient toucher, qui vient envahir le plus intime de notre cœur et qui le divinise.

C'est le sens de la résurrection de Lazare. Si Lazare n'est pas ressuscité pour la vie éternelle quand le Christ l'a sorti du tombeau, c'est parce que dans sa condition mortelle où Il était, il était encore trop loin du Christ. Ce n'est pas que la puissance du Christ ait été limitée, c'était que la condition même de Lazare sur cette terre ne lui permettait pas de faire davantage. Mais en réalité ce miracle était déjà le raccourci de notre résurrection, lorsque, entrant dans la mort, nous le verrons face à face. La résurrection ce sera le mo­ment où vraiment nous serons brûlés par la gloire c'est-à-dire pas seulement par ce que Dieu fait pour nous, mais par son Etre même, par sa présence et par la force de tout ce qu'Il est. Ce sera vraiment la nouvelle création, ce sera l'achèvement de ce long travail de patience qu'Il a eu pour nous, jour après jour, au cours de cette vie sur la terre.

Prions, ce soir, en entrant dans ce dimanche qui nous rapproche de plus en plus du mystère de la Pâque, pour que le Seigneur nous fasse comprendre le véritable sens de notre résurrection. C'est vraiment le moment où nous toucherons le cœur même de Dieu.

 

AMEN