VIENS DEHORS !

Jn 11, 1-45

Vigiles du cinquième dimanche de carême – B

(24 mars 1985)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Langres : La résurrection de Lazare

L

 

a résurrection de Lazare est une étape décisive pour nous mettre en face du mystère de la Pâque du Christ. Jésus est à Jérusalem, Il fréquente régulièrement le Temple, Il est en butte de façon de plus en plus radicale à tous les groupes : pharisiens mais surtout Sadducéens, clergé, aristocratie rassemblée autour du Temple, qui ne veulent pas accueillir sa Parole. Par conséquent la perspective de sa mort se précise ou plu exactement se précipite. Jésus sait pratiquement, à ce moment-là, que ce n'est plus qu'une question de quelques semaines ou de quelques mois. C'est pourquoi il a comme base de repli ce lieu de Béthanie qui est à la fois proche de Jérusalem et en même temps suffisamment retiré pour ne pas donner prise trop facilement à la haine, à la vindicte de ceux qui ont, sinon encore officiellement du moins déjà dans leur cœur, décidé sa mort.

Lorsque Jésus apprend la mort de son ami Lazare, c'est sans doute pour Lui un moment extrêmement dur et bouleversant, et peut-être décisif dans le fait que désormais son attitude vis-à-vis des grands-prêtres sera l'acceptation totale et définitive de son sort. En effet, nous avons souvent envie de relire l'épisode de la résurrection de Lazare comme une sorte de prouesse prophétique du Christ qui annonce sa propre résurrection. C'est vrai ! C'est vrai que le Christ a ressuscité Lazare et que ce geste a été, sans doute dans le cœur des nombreux témoins, le signe même de la puissance messianique que le Christ venait déployer au milieu des hommes et pour les hommes. Mais il y a une autre chose qui me paraît plus importante de savoir et de pressentir. C'est que lorsque le Christ s'est trouvé devant la mort de son ami Lazare, il a dû ressentir infiniment plus que nous encore l'absurdité et l'horreur de la mort.

Nous disons que le Christ est vraiment parfaitement homme, mais la plupart du temps quand nous disons ces choses-là, nous ne réalisons pas très bien ce que nous disons : Il est homme infiniment plus que nous. Il est homme d'une façon tellement plus profonde que tout ce qu'il y a dans l'homme, Il le voit, Il le scrute, avec un regard infiniment plus pénétrant, infiniment plus vrai, infiniment plus exigeant. Et je pense que Jésus, chaque fois qu'II se trouvait devant quelqu'un, lorsqu'Il se trouve par exemple devant Marthe et Marie qui viennent tour à tour le supplier en disant : "Si Tu avais été là, notre frère ne serait pas mort !" je pense qu'à ce moment-là, Il compatit, mais d'une compassion infiniment plus forte que la nôtre lorsque nous essayons de compatir à la souffrance de quelqu'un qui nous est extrêmement proche et cher. Si le Christ s'est fait proche de nous par une humanité parfaite, ce n'est pas pour rester dans une sorte de modèle idéal qui l'isolerait de nous, dans une sorte de perfection inaccessible. Au contraire, parce qu'Il a été homme parfait, Il a été infiniment proche de tout homme. Il a vécu l'amour des frères de façon infiniment plus profonde que nous-mêmes nous n'aimerons jamais personne sur cette terre. Par conséquent, tout ce qui relève de l'expérience humaine, Il l'a vécu avec une force et une profondeur dont l'évangile, d'une certaine manière n'est qu'un pâle reflet, car même s'il est inspiré, il a été inspiré à des hommes qui, eux, n'étaient pas des hommes parfaits, même quand on s'appelle saint Jean.

L'univers intérieur de Jésus était infiniment plus profond, infiniment plus vaste, infiniment plus humain que nous ne le pensons. Sa divinité ne consistait pas à "gommer" les sentiments humains de compassion qu'Il aurait pu éprouver pour les autres, à l'enfermer dans une sorte de stoïcisme à toute épreuve et donc, en ce qui concerne la mort, le Christ a connu de façon infiniment plus radicale, plus profonde que nous le non-sens et l'absurdité de la mort. Ce que nous-mêmes nous éprouvons face à la mort c'est généralement de la peur, c'est une sorte de crainte, de paralysie, mais d'une certaine manière, nous ne la regardons jamais en face. Tandis que le Christ, Lui, l'a vraiment regardée en face, et au moment où Il s'approche du tombeau de Lazare, c'est vraiment déjà sa Passion qui est commencée. C'est le moment où sans doute le Christ, dans son humanité, est mis de façon absolument décisive et sans retour face à sa mort, face à notre mort Et cela comme pour chacun d'entre nous, Il est mis face à sa mort par la mort d'un autre. C'est une expérience que nous faisons tous. Nous ne sommes jamais mis vraiment en face de notre mort, mais nous sommes mis en face de la mort par la mort des autres. Et Jésus a vécu cela. Il a vécu ce moment où cet ami qu'Il aimait tant, cet ami chez lequel Il se réfugiait de temps en temps, voilà qu'il était mort. Et la mort, le visage de la mort, lui est advenu par Lazare, par son ami. C'est une chose tout à fait étonnante que le visage de la mort ait frappé le Christ si directement, si violemment par le visage de son ami.

C'est pour cela, je crois, qu'à ce moment-là, le Christ n'a pas pu s'empêcher de commencer le combat avec la mort. Et précisément, la résurrection de Lazare est cette première escarmouche avec la mort. A cause de l'amitié profonde, de l'amour qu'Il avait pour Lazare, Jésus ne peut pas supporter que la mort arrive comme cela à celui qui aime. Jésus veut manifester sa puissance et veut manifester qu'Il a compris tout le désarroi dans lequel l'homme est plongé par la mort, et Il veut ainsi manifester prophétiquement la puissance de son amour pour les hommes. Ce n'est donc pas simplement un miracle "à l'occasion", ce n'est pas un miracle pour illustrer une thèse, mais c'est, si je puis dire, du fond même du désarroi du Christ, dans son humanité face à la mort, qu'a jailli la vie, la résurrection de Lazare pour cette terre. C'est de la compassion du Christ pour la mort de chacun d'entre nous qu'a jailli ce signe qui nous est donné aujourd'hui. Même si ce signe n'est encore qu'un signe, et qu'il n'accomplit pas tout ce que le Christ voulait pour nous, ce signe-là nous est donné comme un signe prophétique, comme un signe de cette terre, comme un signe de la profondeur de l'humanité de Jésus qui ne peut pas se résigner devant la mort, qui ne veut pas céder devant elle, mais qui accepte de la voir en face et d'engager le combat corps à corps.

 

AMEN