LE PAIN VIVANT
Jn 6, 35-40+44-51
Vigiles du cinquième dimanche de Carême – A
(8 avril 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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e suis le Pain Vivant, Je suis le Pain véritable Celui qui mange ce pain, je le ressusciterai au dernier jour." Le Christ est ce pain de notre cœur, ce pain de notre vie profonde, intérieure. Il est cette nourriture de tous les instants qui, peu à peu, transforme notre vie de la terre en vie éternelle. Chaque jour, nous nous nourrissons du Christ dans l'eucharistie, dans la rumination des Écritures, dans cette prière qui, constamment murmure au fond de notre cœur. Chaque jour nous nous nourrissons du Christ parce qu'Il est présent quand nous pensons à Lui, et même quand nous ne pensons pas à Lui. Il est la source permanente de notre être, et peu à peu, pourvu que nous n'opposions pas d'obstacle à cette action, Il transforme notre vie en la sienne. Quand on mange un aliment cet aliment devient notre chair. Quand nous mangeons le Christ, notre chair devient : la chair du Christ. Nous devenons membres de son corps. Nous devenons vivants de sa vie.
"Quiconque voit le Fils et croit en Lui, a la vie éternelle". C'est la volonté du Père. Celui qui voit le Fils avec les yeux de son cœur, avec les yeux de sa foi, :` celui qui se laisse pénétrer par cette présence du Christ, par ce Visage du Christ a la vie éternelle. Et Jésus dit : "Je le ressusciterai au dernier jour." Ce que le Christ a fait pour son ami Lazare n'est qu'une ébauche, n'est qu'un croquis préparatoire de la véritable résurrection. C'est un signe qui nous est donné. Dans sa tendresse pour son ami, Jésus a voulu lui donner un peu plus de vie, mais c'était encore la vie de cette terre. C'était seulement un supplément de vie terrestre. Ce qu'il préparait au plus profond du corps et du cœur de Lazare, comme au plus profond du corps et du cœur de chacun d'entre nous, c'est une résurrection beaucoup plus fondamentale, beaucoup plus radicale, une résurrection éternelle. Non pas un peu plus de la vie de la terre, mais une autre vie. Non pas une vie de pur esprit, non pas une vie hypothétique, non pas une vie pour plus tard, mais une vie, dès maintenant radicalement autre, enracinée dans sa vie à Lui, sa vie d'homme Dieu. Sa vie d'homme, tout entière de l'intérieur transfigurée par sa nature divine, ainsi qu'Il est apparu au jour de sa Résurrection, quand sa chair a été tout entière divinisée, est devenue tout entière cette lumière née de la lumière qu'est le Fils, face à son Père. C'est en cela que Jésus enracine la véritable résurrection de Lazare, qui est aussi la nôtre, qui est celle de chacun d'entre nous et qui, déjà, se nourrit pour toujours de la présence vivifiante du Christ en nous, dans notre bouche, dans notre esprit, dans nos oreilles, dans notre cœur, dans tout notre être.
Si nous célébrons la résurrection de Lazare c'est pour rendre grâces au Seigneur Jésus pour cette résurrection à nous, qui est déjà commencée, qui déjà s'ébauche à l'intérieur de chacune de nos vies, pour cette résurrection dont le baptême que vont recevoir Lisa et Karen est le point de départ. C'est pourquoi, au moment de leur baptême, Lisa et Karen, vont entrer dans le banquet de la Résurrection. Elles vont remplir leur bouche de la chair et du sang du Christ, pour que cette chair du Christ transforme jour après jour, communion après communion, transforme leur chair à elles, comme elle a commencé à transformer notre chair à nous en chair du Christ.
Si nous célébrons la résurrection de Lazare au cœur de ce carême, c'est parce que c'est, peut-être la dimension la plus profonde, la dimension ultime de notre vie terrestre, de notre conversion, de notre vie baptismale. Nous sommes des ressuscités. La résurrection est déjà à l'œuvre en nous, ne cesse de grandir à l'intérieur de nous. : Peu à peu, cette résurrection s'empare de notre être. Pour l'instant c'est encore comme un secret au fond de nous-même, un secret que Dieu seul connaît vraiment, qui, peut-être nous échappe à nous-même. Nous ne nous sentons pas ressuscités. Nous n'avons pas l'impression d'être déjà ressuscités. Et pourtant, déjà, peu à peu, la Résurrection gagne à l'intérieur de notre être. De jour en jour, plus nous nous laissons prendre par le Christ, plus nous acceptons d'aimer le Christ, d'être aimés par Lui, d'aimer comme Lui, de devenir amour comme Lui, amour du Père, amour de nos frères. Plus nous nous laissons ainsi envahir par cette puissance d'amour et de vie qu'est le Christ, plus la Résurrection, peu à peu, gagne à l'intérieur de notre cœur, de notre âme et de notre chair aussi. Car même si notre corps doit être déposé dans le tombeau, même si notre corps doit retourner à la poussière, même si, apparemment, il ne doit rien rester de notre dépouille mortelle, elle est déjà ensemencée par la Résurrection du Christ. Il y a déjà une espérance, une promesse, une certitude de résurrection au fond de notre cœur, au fond de notre chair. Car le Christ, Lui, est déjà, en avant-garde le Ressuscité, les prémices de la Résurrection, le premier-né d'entre les morts. Il nous ouvre la voie. Il nous appelle après Lui. Il nous introduit avec Lui dans le Royaume de la Résurrection. Il nous y guide. Il nous prend par la main, et nous savons que nous ne pourrons pas être abandonnés par Lui, que nous ne pourrons pas nous perdre. Nous sommes tenus par la main du Christ. Et, jour après jour, pas après pas, Il nous prépare à son Royaume, à sa vie.
Alors, vivons en ressuscités. Non pas comme des êtres voués à la déchéance à l'usure et à la destruction, à la dégradation. Non pas comme des gens qui, petit à petit, se laissent aller, se résignent à mourir progressivement, mais comme des êtres qui sont déjà remplis de cette puissance de vie, qui, en quelque sorte, rebondira sur notre mort, pour nous entraîner plus loin, car c'est en passant par la mort, comme le Christ, que nous viendrons à la Vie. Il nous donne sa chair comme semence de vie, sa chair livrée pour la vie du monde : "Le pain que je donnerai, c'est ma chair, ma chair pour la vie du monde !" ma chair clouée sur la croix, ma chair crucifiée, offerte en sacrifice, ma chair morte. C'est la mort du Christ qui est notre semence de Résurrection et nous devons concevoir notre mort, non pas comme une fin, mais comme le tremplin de la vie, comme le moyen d'entrer, comme le Christ et avec Lui, à travers la mort, dans la vie véritable, dans la vie éternelle. "C'est la volonté du Père que tous ceux qu'Il m'a donnés, ne périssent pas mais qu'ils aient la vie éternelle, " que je les ressuscite au dernier jour.
Que cette foi, cette certitude, cette force, cette joie, cette lumière soit dans notre cœur et qu'elle transforme notre vie, et chacun de nos actes.
AMEN