QUE FERAS-TU, SEIGNEUR, SI JE MEURS ?
Jn 11, 17-44
Vigiles du cinquième dimanche de Carême – A
(5 avril 1981)
Homélie du Frère Michel-Pierre MORIN

Langres : La résurrection de Lazare
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I |
l y a quelque temps, me promenant dans les salles égyptiennes du musée du Vatican, je me suis attardé quelques instants devant les momies. Je les ai trouvées assez belles. Cependant, il manquait à cette beauté, j'allais dire le sens d'une certaine démesure, comme quelque chose d'un goût d'éternité. Et je me demandais, pourquoi ces morts étaient encore entiers apparemment, sous les yeux des vivants. Et je me suis dit : au fond, c'est parce que ces visages, ces corps sont bien enveloppés, sont bien serrés dans leurs bandelettes, sont bien mis en forme. Je me disais que cette beauté, c'était peut-être simplement le revers d'une situation qui, sans ces bandelettes, ne serait que poussière.
Et je me suis dit en moi-même : "Que feras-Tu Seigneur, si je meurs ?"
Les hommes, les vivants mettent les morts en momie, pour les conserver, pour garder leurs visages. Le parfum qu'ils ont déposé dessus ou dedans ne sert à rien pour ces momies, même pas d'ailleurs pour les hommes, car on les voit de loin, derrière un verre. Il faut les protéger même de l'air et du regard. Que feras-Tu, Seigneur, si je meurs ? Je suis ton ami. En Toi je me confie, comme disait le psaume 85 tout à l'heure. Que feras-Tu Seigneur, si un de tes amis, aujourd'hui meurt ? Ceux qui ne sont plus des serviteurs de je ne sais quel idéal, de je ne sais quelle morale, mais qui sont tes amis. Ce ne sont pas eux qui l'ont choisi, c'est Toi qui leur a donné ce nom, quelque temps avant qu'ils connaissent ta mort. Que feras-Tu, Seigneur, pour tous ces êtres que nous sommes et qui ne sortiront de leur nuit qu'en sortant de la vie, de cette vie ?
La nuit, nous la vivons tous un jour ou l'autre. La nuit, au fond, c'est d'être comme une momie, bien serrée, bien calfeutrée, bien retenue par les bandelettes, ces bandelettes que nous ne cessons de tisser au long des jours. La nuit, c'est avoir le visage bien protégé derrière ce suaire que nous ne cessons de déplier au fur et à mesure que la lumière ou le vent le soulève.
Etre dans la nuit, c'est être une momie. Nos bandelettes, nos suaires, c'est notre péché, c'est ce qui nous empêche de vivre tels que nous avons été créés, avec toutes les ressources de vie que nous avons, avec toutes les ressources de regard qui sont dans nos yeux, à l'intérieur de nos visages, avec toutes les ressources de notre cœur que nous serrons si souvent parce que nous avons peur qu'il éclate, alors qu'il est fait pour cela, pour battre. Nos nuits, ce sont ces bandelettes que nous enroulons autour de nous pour nous protéger de Dieu et des autres, aussi. C'est ce que nous voulons qui soit conforme à tout, sans avenir, peut-être sans espérance. Quelque chose de bien situé derrière une cage de verre, que nul ne peut toucher.
Notre nuit, c'est nos maladies, nos maladies du corps, c'est vrai, nos maladies de l'esprit. Tous ces moments de notre vie, toute cette existence que nous n'arrivons pas à digérer, que nous n'arrivons pas illuminer, que nous n'arrivons pas à comprendre. Ces évènements qui nous touchent, qui nous heurtent et qui nous font si souvent glisser dans une sorte de délire d'où l'on ne sort jamais, surtout si l'on s'enferme sur soi-même, sur sa momie. Notre nuit, c'est nos yeux fermés qui regardent encore, mais qui regardent ce qui se passe à l'intérieur de nous-mêmes et c'est un cinéma qui n'est pas toujours réjouissant. En tout cas, il nous empêche de nous réjouir des autres, lorsqu'ils passent. Notre nuit, ce sera aussi notre mort. Mais peut-être ce ne sera pas celle-là la nuit la plus profonde. Peut-être ce ne sera pas celle-là la nuit la plus difficile à vivre ! Car ce sera probablement la plus courte puisqu'elle débouchera sur la lumière.
Frères et sœurs, l'évangile d'aujourd'hui s'accomplit pour nous. "Si je meurs, Seigneur, que feras-Tu ?" Tu pleureras. Tu diras : "Père, je Te rends grâce". Tu diras : "Viens, sors dehors !" car nous sommes toujours dans notre tombeau, nous sommes toujours liés et la vie, la vie du baptême, la vie du Ressuscité qui est déposée dans notre cœur, est toujours enserrée dans nos bandelettes. Et le visage que Dieu nous a façonné à son image est toujours déformé sous son suaire. "Si je meurs, que feras-Tu, Seigneur ?" Tu diras encore : "Déliez-le et laissez-le aller !" Laissez aller cette vie de ressuscité qui est déjà dans son cœur. Déliez-le de toutes ses bandelettes, de tous ses suaires. Laissez-le aller dans la vie, et aujourd'hui, c'est déjà la vie.
AMEN