L'ALLIANCE PAR LE FEU, PASSAGE DE LA MORT A LA VIE
Gn 15, 5-17
(3 avril 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

De la mort à la vie
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e crois que le texte de la Genèse que nous venons d'entendre est un des récits les plus fascinants que la tradition nous raconte au sujet du Père Abraham. On voulait, semble-t-il dans l'intention de ces récits, magnifier le fait que, toute l'histoire d'Israël, toutes les conditions de l'Alliance étaient déjà comme pré-inscrites, réalisées, préformées dans la vie de l'ancêtre, de celui que Dieu avait choisi De fait, vous l'avez remarqué, ce récit vient juste après que l'on ait magnifié la foi d'Abraham, il n'a pas encore d'enfant, mais Dieu lui promet une descendance : "Abraham crut, et ce lui fut compté comme justice", verset dont saint Paul fera la pierre d'angle de son épître aux Romains.
Et comme pour illustrer que la foi d'Abraham va trouver en Dieu et par Dieu seuil, son efficacité, sa réalisation, on nous présente une sorte de scène qui est très intéressante, parce qu'elle est à la limite du monde du rêve et de la réalité. Il est précisé qu'à un moment Abraham s'endort, et donc, on est juste dans cet univers où rêve et réalité sont presque en surimpression, comme on peut le faire avec deux images photographiques ou avec deux images à l'ordinateur, on peut faire des jeux entre les images et à ce moment-là on compose un élément qui veut dire infiniment plus.
Quels sont ces éléments ? Le premier, c'est d'abord que Dieu promet, et donc ce dialogue avec Abraham qui se termine par la foi d'Abraham, ce sont les premiers versets du passage. Ensuite, une sorte de question, bien légitime de la part d'Abraham, qui se demande comment cela va se faire. Evidemment, Dieu ne va pas faire tout, tout de suite, c'est là que nous entrons dans le rêve ou dans l'imaginaire, Dieu fait pour ainsi dire, entrevoir à Abraham, son dessein, pour lui et pour sa descendance. Comment le fait-il entrevoir ? D'une façon assez bizarre. Il dit à Abraham : va chercher des animaux, tu vas les tuer (rite sacrificiel bien connu), les dépecer, les partager en deux de part et d'autre. Ici, il semble que l'on touche un rituel qui n'était d'ailleurs pas israélite d'origine, qui est peut-être païen d'origine : souvent, dans certaines religions, les contractants d'une alliance, tuaient l'animal et passaient tous les deux entre les chairs des animaux partagés. Vous remarquerez que dans ce récit, le détail qui compte (il n'est pas dit explicitement), c'est que Dieu seul va passer entre les animaux partagés. En fait, dans ce rêve, dans ce songe, les animaux qui sont donc partagés, qui sont de la chair dépecée, je dirais littéralement, de la charogne, ne font qu'attirer les rapaces.
En réalité, c'est la condition d'Abraham et de sa descendance, environnée de mort. Dieu fait surgir l'Alliance au milieu d'un monde de mort. Ces animaux partagés, c'est la mort, et mort confirmée par le fait qu'effectivement, ce sont les oiseaux charognards qui viennent sur les cadavres. Abraham a le geste de chasser les animaux, et à ce moment-là le récit, en tout cas pour Abraham, semble se dissoudre dans une sorte d'état léthargique, il sombre dans le sommeil et Dieu va passer comme un brandon de feu, seul, au milieu des animaux partagés. Dieu va passer seul comme buisson ardent, comme feu, c'est tout le mystère de la Présence de Dieu dans le peuple d'Israël, et Il va passer dans le mystère même de la mort. La vision d'Abraham c'est la vision globale de l'Alliance. Israël passera par la mort au moment de la Pâque de la sortie d'Égypte, Israël passera par plusieurs morts tout au long de son histoire, mais Dieu sera là comme le brandon de feu qui fera ressurgir sans cesse son peuple de la mort.
C'est un texte éminemment pascal. Vous vous souvenez peut-être que nous chantons cela au début de la Vigile pascale, c'est pour cela que nous avons voulu mettre un couplet qui fasse allusion à cet événement, c'est le couplet qui doit au moment où on allume le feu : "Je suis le Seigneur ton Dieu, je suis passé au milieu des animaux partagés comme un feu, pour Abraham". C'est exactement cela. C'est le fait que Dieu fait saisir à travers tout cet univers onirique, imaginaire, fait saisir dans un songe, lieu privilégié de la communication avec la divin dans l'Antiquité, fait saisir exactement ce que sont les composantes de l'Alliance. Ici, c'est Dieu seul qui passe parce que c'est lui le seul qui est à l'initiative de l'Alliance. L'homme est mort, Abraham d'une certaine manière, par son sommeil est dans un état de léthargie, dans l'Antiquité on disait que le sommeil est le frère de la mort, c'est l'état de vulnérabilité, de non-conscience, de non-défense, et donc d'exposition totale à l'ennemi et à tout ce qui peut menacer la vie humaine. C'est précisément dans ce moment-là que Dieu choisit de passer seul au milieu des animaux partagés, c'est-à-dire de déclencher comme un feu sacrificiel, sa présence au milieu de la mort qui va conduire et ouvrir à Israël, le chemin de l'éternité, à travers l'Alliance qu'Il scelle dans la chair.
AMEN