LE PRIX D'UNE VIE
Jr 20, 7-18 ; Jn 11, 45-57
Vendredi de la cinquième semaine de carême – C
(2 avril 2004)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
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l'écoute de cet évangile nous pouvons peut-être nous poser une question : en somme, n'a-t-on pas simplement transformé une petite affaire, vraiment petite affaire politique, c'est-à-dire touchant la cité, en une sorte ensuite d'événement spirituel prophétique qui a donné naissance à la religion chrétienne ? Je pose cette question parce que, à bien y réfléchir par rapport à ce que nous avons entendu, Jésus apparaît simplement comme une sorte d'agitateur, quelqu'un de dérangeant dans la communauté de Jérusalem où il ne cesse de parler dans le temple, d'enseigner, il est un peu plus dérangeant que certains autres inconnus auparavant, puisqu'il vient juste de ressusciter Lazare dans cet évangile.
Mais des thaumaturges, des guérisseurs, des gens qui font des miracles, on en a déjà eu en Israël, et les pharisiens comme le grand-prêtre ont souvent laissé faire. C'est d'ailleurs la première question qu'il se pose: il fait de grands signes, tous vont croire en lui. Je ne sais pas si cela les dérange vraiment parce qu'ils se disent que cela passera comme les autres thaumaturges ou comme les autres guérisseurs, mais comme il bouscule un peu trop, que ses signes sont un peu trop importants, il y a un risque, et le risque est souligné par les pharisiens : les romains qui sont nos oppresseurs vont vouloir du coup, s'en prendre à notre nation, et vouloir détruire ce temple. Or on le sait, ce lieu saint, le temple le détruire, c'est détruire le centre vital de la nation. En somme on aurait simplement à faire à une chose particulière, régler un petit problème local et se débarrasser de ce Jésus est la manière la plus simple de procéder. De fait le grand-prêtre le dit : il vaut mieux qu'un seul homme meure, plutôt que toute la nation. J'allais dire que c'est la politique du moindre mal. Plutôt que d'oppresser des centaines, voire des milliers de gens, il vaut mieux en sacrifier un seul. Je suis presque sûr qu'on ferait la même chose aujourd'hui, d'ailleurs, on le fait !
Est-ce qu'ensuite on n'a pas simplement dit : ah ! le grand-prêtre a prophétisé cette année-là, et l'on dit que Jésus est mort pour tout le peuple. Oui, mais cela, c'est la foi, c'est une interprétation d'un acte presque ordinaire de la cité de Jérusalem. Et puis, on peut poser un certain nombre d'autres questions : d'accord, la mort de Jésus va être prophétique, il meurt pour toute la nation. Bien, mais pourquoi faut-il qu'il meure ? Et aussi : comment un seul peut mourir pour une nation ? Personne de ceux qui sont morts à la guerre de 14-18 ou dans d'autres guerres, certes, disent qu'ils sont morts pour la nation, mais n'ont pas prétendu racheter l'affaire. Cela pose une question parce qu'il s'agit d'un véritable enjeu. Ou bien, cela a un sens que Jésus doive mourir, ou bien cela n'en a pas ! Dans ce cas-là, on a transformé une affaire qui n'avait pas beaucoup d'intérêt par ailleurs, ou encore, s'il meurt et qu'il meurt pour le peuple, comment lui seul peut-il le racheter ?
Il y a dans la thématique religieuse universelle, aucune religion n'y échappe, un aspect important dans chaque religion et qui est l'aspect sacrificiel. Il est vrai que nous sommes héritiers d'une religion première pour qui le contact, la relation avec Dieu et la bienveillance de ce Dieu à l'égard du peuple ne pouvait s'obtenir que par le sacrifice. Quand on avait des sacrifices d'animaux, c'était le moindre mal, mais les religions premières sur lesquelles nous sommes fondés ont préféré d'abord les sacrifices humains. Et cela est encore en filigrane dans la Bible, lorsque Dieu demande à Abraham de sacrifier Isaac, son premier-né. Il y a encore cette idée très ancrée dans notre vie humaine qu'offrir une vie d'homme peut apaiser le courroux d'un Dieu qui n'a que faire de l'humanité, si ce n'est de temps en temps, à agréer un sacrifice que cette humanité veut bien lui faire.
Il y a effectivement cette notion de sacrifice pour Jésus. Il s'est bien sacrifié, et pourquoi devait-il se sacrifier ? Pour rendre vain désormais tout sacrifice humain. Pour dire, arrêtez, Dieu n'en veut pas. Personne ne peut être sacrifié sur l'autel d'un idéal, pas plus d'une nation et encore moins d'un Dieu. Il n'y a que Dieu qui pouvait dire cela, il n'y a que Dieu qui pouvait mettre un terme à ce type de conception tellement ancré dans notre vie qu'aujourd'hui encore nous imaginons le sacrifice, voir l'ascèse, uniquement sous cet angle-là. Et pourquoi Jésus le fait-Il ? Et comment ensuite le réalise-t-Il ? Tout simplement parce que si Jésus est vraiment Dieu, c'est lui l'auteur de la vie, c'est lui le créateur de toutes choses, c'est lui qui est la source de l'existence, et lui seul est capable de rendre compte du prix d'une vie, lui seul est capable est de dire où s'origine la vie, et quelle est sa valeur. Ainsi, il meurt bien pour tout le peuple parce que l'impensable est arrivé : faire mourir Dieu, l'atteindre au cœur de sa vie. Dieu ne peut pas mourir, et pourtant, dans son humanité, il accepte de montrer qu'en allant jusque-là, il comprend et saisit le paradoxe de la vie humaine qui est toujours entre la mort et la vie. Le choix est si difficile dans cette vie humaine que pour avoir la vie, que pour avoir la vie, on préfère parfois donner la mort.
Pour nous, cela signifie une chose au moins dans notre carême et dans notre manière de faire des sacrifices ou de faire ascèse. Il n'y a rien de morbide dans cela, il y a simplement dans notre propos, une action de grâces au Dieu qui a manifesté l'intérêt et le prix de la vie, et faire ascèse dans ces cas-là, ce n'est pas se mortifier, c'est-à-dire mourir à petit feu selon la conception ancienne du sacrifice, mais c'est au contraire creuser en nous tout ce qu'il y a de vie, et de cette plénitude d'existence à laquelle Dieu nous appelle et qui ne doit plus être arrêtée par toutes les œuvres de mort que l'homme ne cesse de mettre comme des barrières entre lui et son Dieu.
AMEN