RÉFLEXION POLITIQUE MASQUÉE

Jr 20, 7-18 ; Jn 11, 45-57

Vendredi de la cinquième semaine de carême – C

(26 mars 2010)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Auzon : Le pardon toujours offert

 

F

rères et sœurs, nous arrivons à un moment un peu délicat du carême. Le carême a commencé plutôt dans une perspective dans laquelle on réfléchissait sur soi-même, sur ses péchés, bien sûr le Christ était présent. Mais nous arrivons à un moment plus délicat dans le sens où les récits attestant de la violence et de la haine pourraient nous induire en erreur. Il serait trop facile, et beaucoup de chrétiens l'ont fait, et hélas le font encore, il serait trop facile en entendant ces récits de faire porter entièrement la faute de l'arrestation, de la crucifixion et de la mort du Christ, sur un peuple entier. Cela va mieux en le disant !

Il faut reconnaître que ce texte une fois laissé de côté comme un piège, ce texte laisse entrevoir un deuxième piège. Ce piège, c'est que le théologique peut s'infiltrer dans le politique. Quand nous lisons cet évangile, nous avons bien sûr en tête une sorte de réflexion politique de chefs, dont le souci premier est de protéger le peuple.

Vous le savez, pour passer dans la métaphore des sous-marins, quand l'eau rentre dans un sous-marin, on tire les cloisons, et à la place de perdre tout l'équipage on n'en perd qu'une petite dizaine ou une trentaine, et le reste est sauvé. Il faut bien en convenir, cette fameuse phrase du grand-prêtre on pourrait la comprendre de cette manière : il vaut mieux qu'il y en ait un qui meure plutôt que tout le peuple.

Le politique avance masqué parce que le problème de ce texte est éminemment théologique. Qu'est-ce que ce problème ? C'est que les autorités politiques refusent de se convertir comme Jean-Baptiste s'est converti. Jean-Baptiste, on le présente toujours comme cette charnière entre l'Ancien et le Nouveau Testament, Jean-Baptiste est cet homme profondément ancré dans la Torah, dans la Loi juive, et qui accepte de se laisser bouleverser par un Messie qui vient différemment de ce qui était annoncé dans la Torah. Il accepte non seulement ce Messie pour lui-même, mais il accepte et il reconnaît que les gens viennent le voir et il leur dit : ce n'est pas moi, c'est lui. C'est : "Voici l'Agneau de Dieu", c'est Jean-Baptiste qui est à l'extrême droite du vitrail et qui montre le Christ. C'est ce que ces autorités ne veulent pas faire. Ils veulent garder la mainmise sur ce peuple en disant : ce peuple, il est à nous, c'est à nous qu'il a été confié, et personne ne nous dira comment nous devons faire les choses ! Bien sûr, tout cela avec les meilleures analyses politico-stratégiques, autrement dit : si Jésus remporte le pompon chez les juifs, Jérusalem finira rasée.

En fait, le problème est théologique et on en revient toujours au même problème qui est le bon vieux problème des premiers chapitres du livre de la Genèse et du péché originel. Ici, il est encore question de : soit Dieu, soit moi ! soit l'autre, soit moi ! C'est assez humoristique quand même puisqu'en fait Dieu est venu lier son destin avec le nôtre, et ce que ne veulent pas les autorités polico-religieuses de ce moment-là, c'est de lier leur destin à celui de Dieu.

C'est là qu'il faut quitter le contexte politico-religieux de l'époque qui est celle du Christ pour en venir à notre époque et à nous-même. En fait, il nous arrive très souvent d'agir comme les autorités politiques et religieuses de ce temps-là. Avec les meilleures analyses si ce n'est politiques, du moins apostoliques, théologiques, évangéliques, etc … où nous en arrivons à dire : en fait, soit, c'est lui, soit c'est moi. On appelle cela dans le secret de notre cœur les petits péchés et les petits arrangements avec l'évangile et avec le Christ. A un niveau un peu plus large, nous nous disons : moi, je sais, et lui, ne sait pas comment annoncer l'évangile, et par conséquent, il faut éliminer cette personne.

Frères et sœurs, que cette entrée dans la semaine sainte qui se profile nous rappelle que nous n'avons pas à choisir entre notre configuration à Dieu et le Christ. C'est cela l'erreur des autorités, c'est de ne pas avoir voulu se configurer au Christ. Pardonnez-moi encore ce trait d'humour : heureusement, Dieu a prévu des sessions de rattrapage. Pourquoi ? Parce que c'est ce que nous allons célébrer. Nous allons célébrer Dieu qui, expulsé par les autorités, accepte néanmoins de mourir sur la croix en restant en communion avec l'humanité. C'est ce que nous avons ensuite dans les premiers chapitres des Actes des apôtres, dans le discours de Pierre qui dit aux juifs : très bien, vous avez mis à mort le Christ, vous et les autorités, mais … mais …, cela ne vous interdit pas à nouveau de demander pardon et en quelque sorte, de ré-instituer un lien entre vous et Dieu.

C'est cela aussi qui est bouleversant dans cette fin de carême et dans cette semaine sainte, c'est de contempler un Dieu qui n'a de cesse de lier son histoire avec nous, et nous qui n'avons de cesse de vouloir l'expulser de notre histoire, et en même temps ce Dieu à chaque instant, nous tend la main. Il nous tend la main si bien qu'il accepte de la clouer sur la croix, pour nous tendre toujours cette main, nous tendre ce pardon qu'il nous donne à chaque instant pourvu que nous puissions dans notre cœur et face à Dieu, tout simplement avouer notre péché et lui dire : Père, j'ai péché, et pourtant je crois qu'il est encore possible de renouer le fil, de renouer une histoire entre toi et moi car tu es mon Père et Jésus est ton Fils.

 

 

AMEN