LE COMPLOT
Jr 20, 7-18 ; Jn 11, 45-57
Vendredi de la cinquième semaine de Carême – A
(26 mars 1999)
Homélie du Frère DANIEL BOURGEOIS
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uste avant d'entrer dans la célébration du mystère de la Pâque du Christ dans la semaine sainte, comme prologue, nous venons d'entendre ce récit de la décision d'arrêter Jésus. Saint Jean est le seul qui explique la raison pour laquelle on a décidé d'arrêter Jésus. Quand vous lisez les autres synoptiques, on dit qu'ils envoient des gens pour arrêter Jésus, mais on ne raconte pas la décision, la délibération qui a précédé l'ordre que saint Jean nous dit à la fin, de signaler la présence de Jésus à Jérusalem pour la Pâque.
Or, je ne sais pas si le détail du texte vous a frappé, mais la délibération est très étrange, elle est étrange, parce que c'est faux. C'est faux, parce qu'on commence par un constat. Le constat, lui est juste : Jésus a posé un certain nombre de signes, et sa Parole a crû en autorité aux yeux de la population, surtout de Jérusalem. Au moment où, par le signe de la résurrection de Lazare, manifesté un pouvoir extraordinaire, à ce moment-là, on décide dans une délibération secrète de savoir quelle conduite il faut tenir.
Voilà le constat : cet homme fait beaucoup de signes, d'accord, si nous le laissons ainsi, tous croiront en lui, encore d'accord. Mais après, les romains viendront, ils supprimeront notre lieu saint et notre nation, ce n'est pas évident du tout. Si on réfléchit à la circonstance politique, les sadducéens ou les grands-Prêtres qui sont là, tirent des conclusions de l'adhésion des foules à Jésus, qu'ils inventent complètement. Le judaïsme avait le droit d'existence dans un certain cadre, une sorte de liberté surveillée, évidemment, il ne fallait pas trop bouger, nulle part, nous ne voyons auparavant, que Jésus ait excité les foules contre les romains. Par conséquent, si les foules avaient cru en Jésus, comme le craignaient Caïphe et ses confrères, du point de vue des romains, ça n'aurait pas changé grand-chose. On le voit bien d'ailleurs par la suite, au procès de Jésus, Pilate n'entend rien à ce que Jésus a fait. Au fond, pour lui, être juif et suivre Jésus, ou être juif et suivre Caïphe, cela lui est absolument égal, cela lui est totalement indifférent.
Autrement dit, le raisonnement en lui-même suppose quelque chose dans la tête du haut clergé de Jérusalem que la plupart du temps, nous oublions, cela suppose que pour eux, Jésus a une signification par rapport au peuple, qu'ils ne veulent pas reconnaître. Donc, pour tirer la conclusion, le fait que Jésus emporte l'adhésion des foules, risque d'enchaîner une répression de la part des romains, et c'est pour eux l'équivalent de dire : à partir du moment où Jésus serait l'autorité première sur ce peuple, alors à ce moment-là, il redonne à ce peuple une identité telle que, à la limite, les romains pourraient en prendre ombrage.
C'est également une erreur ! Mais on voit déjà bien, que si Jésus commence à dire vraiment qui Il est, et à exercer véritablement, l'authentique autorité, qu'il peut avoir sur ce peuple, alors les grands-prêtres ne répondent plus de rien. Voilà exactement la situation. En fait, ils ne savent pas ce que ferait Jésus, mais ils pressentent que si Jésus avait l'autorité qu'eux lui interdisent d'avoir sur le peuple, alors, une chose est sûre, c'est qu'on ne sait plus ce qui pourrait se passer. Le véritable point de l'affaire du complot, c'est que le haut sacerdoce de Jérusalem commence à comprendre la prétention messianique de Jésus, à en reconnaître une certaine légitimité, il pourrait l'exercer, mais en réalité, ils refusent que cette autorité soit exercée peur de ce qui pourrait arriver.
C'est très intéressant à voir que ce complot est bâti sur la peur. Ce n'est pas tellement le désir de pouvoir, car le haut clergé de Jérusalem n'était pas porté pour le pouvoir, il était littéralement "collabo". c'est-à-dire qu'il empêchait toutes formes de pouvoir, il essayait de niveler pour qu'aucune tête ne dépasse, et c'était sa seule réclamation. Mais le jour où l'on s'aperçoit que quelqu'un pourrait exercer un véritable pouvoir, alors, à ce moment-là, ils ont peur de la liberté que Jésus pourrait rendre au peuple. Ils en ont tellement peur que la seule solution qui leur paraît valable, et c'est là où un mensonge entraîne un autre mensonge pour entraîner une vérité, donc ils disent : puisqu'on ne veut pas qu'il exerce l'autorité messianique, il faut le tuer, il faut l'éliminer. Le raisonnement est parfaitement correct, seulement la raison est étrange : il vaut mieux qu'un seul meure pour tout le peuple.
Et c'est là que Caïphe, comme le note saint Jean, prophétise : en réalité pour Caïphe c'est : un seul homme meurt pour préserver le peuple dans la peur et dans la crainte du contrôle romain, comme eux, les pharisiens et les autorités de Jérusalem sont d'accord. Mais, en réalité, il prophétise autre chose, il faut qu'un seul homme meure pour tout le peuple, pour redonner à la nation, au peuple juif sa véritable identité messianique, et saint Jean ajoute, non seulement au peuple juif, mais à toutes la nations, à tous les enfants de Dieu dispersés sur toute la terre.
Je trouve que ce petit passage qui est comme l'introduction à la semaine de la Passion est extraordinairement riche de sens spirituel et théologique : Dieu est capable de déployer son dessein de salut même à travers des faux jugements, des crainte et des mensonges que se racontent les hommes. La plupart du temps, nous ne doutons pas que même à travers des lâchetés, des erreurs, des fautes, et des choses terribles comme la décision de tuer quelqu'un, en réalité, Dieu est même capable de récupérer la situation jusque dans le fait de décider de mettre Jésus à mort, et non seulement de récupérer la situation, puisque c'est la mort de Jésus décidée là qui va devenir la source de salut pour le peuple, mais de faire que ceux-là même qui ont décidé la mort pour de fausses raisons réalisent la vérité. Je crois que cela peut avoir beaucoup de conséquences pour notre vie personnelle, qui par certains côtés, est aussi compliquée qu'un Sanhédrin, il y a des milliers d'autorités qui se confondent, et qui s'affrontent, à l'intérieur de nous-mêmes, et en réalité, Dieu est capable à travers ces délibérations complètement tordues de notre vie intérieure de faire surgir la vérité de son salut.
AMEN