UN HOMME CONTRE UNE NATION

Jr 20, 7-18 ; Jn 11, 45-57

Vendredi de la cinquième semaine de carême – B

(29 mars 1985)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

 

Fromentières : retable
Le jugement de Jésus 

V

oici donc les grands-prêtres consternés par les miracles du Christ et en particulier par la résurrection de Lazare si spectaculaire, qui craignent que la foule entière suive le Christ. Comme ils n'ont pas d'autre conception que celle d'un Messie politique ils redoutent une sédition, une émeute, une révolte contre l'occupant romain. Ce Messie va être un nouveau roi d'Israël et les Romains viendront, détruiront le Temple et la nation tout entière. C'est donc dans ces calculs tout humains, tout politiques, que le grand-prêtre Caïphe va dire : "Il est de l'intérêt de tous qu'un seul homme meure afin que la nation ne périsse pas." Pour lui, il vaut mieux éliminer le gêneur, ce prophète qui excite le peuple, afin que la multitude soit épargnée.

       A travers ce calcul tout humain, Jean l'évangéliste entrevoit, à l'insu de Caïphe, une prophétie du mystère qui va s'accomplir dans la Pâque : le Christ va mourir pour que la nation, le peuple élu, et non seulement le peuple élu mais tous les enfants des hommes, tous les enfants de Dieu, ne périssent pas, mais qu'ils soient rassemblés dans l'unité, eux que le péché avait dispersés. A travers l'idée d'une substitution toute politique que Caïphe propose à ses collègues, Jean voit le thème de la substitution spirituelle du Christ à l'humanité pécheresse.

       Ce thème traverse toute la Bible. Il a déjà été annoncé à plusieurs reprises. Déjà quand Joseph est vendu par ses frères, qui veulent d'abord le tuer mais qui finalement n'osent pas aller jusqu'au bout de leur projet et se contentent d'en faire un esclave, laissant croire à leur père que Joseph a été tué. Joseph vendu par ses frères va, en réalité, selon le dessein de Dieu, en Egypte pour préparer leur venue à tous, quand, poursuivis par la famine ils auront besoin de blé et viendront dans ce pays où Joseph a su faire des réserves pour le peuple et tous les autres. Et Joseph, rejeté par ses frères, se trouve substitué à eux, et sa souffrance, son exil, son esclavage, seront l'expiation du péché de ses frères et ainsi il pourra leur assurer le salut.

       De la même manière, à la sortie d'Égypte, quand l'Agneau pascal est immolé, son sang sur les montants et les linteaux des portes épargnera aux enfants d'Israël la dixième plaie d'Égypte, la mort des premiers-nés, Et tandis que le pays sera tout entier ravagé par l'ange dévastateur qui fera périr non seulement les premiers-nés du bétail mais aussi celui des hommes et même le premier-né de Pharaon, les Hébreux seront épargnés parce que l'Agneau, immolé à leur place, leur servira de garant et son sang remplacera leur sang.

       Toutes ces figures annonçaient ce qui se passe aujourd'hui sur la croix : quelqu'un qui prend sur Lui tout le mal des autres. Quelqu'un d'innocent, le Christ, Lui qui est sans péché, qui prend sur Lui tout le péché des hommes. Non pas pour payer une dette comme si Dieu était un créancier exigeant et qui aurait besoin de sang pour être apaisé, non pas parce que la colère de Dieu a besoin de victime, mais parce que le péché est destruction, le péché est division, le péché est dispersion. Les enfants de Dieu étaient dispersés par leur péché. Ils étaient devenus ennemis les uns des autres, comme déjà au moment de la tour de Babel, quand leurs langues avaient été confondues à cause de leur orgueil. Le péché est division de l'homme avec lui-même, division des hommes les uns d'avec les autres, division des hommes avec Dieu. Et il faut un surcroît d'amour pour réparer les brèches que ce péché a faites dans notre propre cœur et au cœur de l'humanité. C'est pourquoi le Christ ne paie pas une dette à un créancier quelconque, mais le Christ vient, dans sa chair, dans son cœur, avec un amour assez grand pour que cet amour brise, en quelque sorte son cœur, brise sa chair et son corps et qu'Il nous offre, par ce geste du plus grand amour, ce qui seul nous permettra de vivre, nous qui ne savons pas aimer, nous qui sommes détruits par notre manque d'amour, nous qui sommes détruits par notre péché. Cette destruction de l'homme, qui est l'œuvre de notre propre péché, ne peut être réparée que par le plus grand amour du Christ.

       Et paradoxalement, c'est au moment même où les hommes se déchaînent dans leur haine et dans leur manque d'amour et qu'ils se déchaînent, précisément, sur Celui qui veut les aimer, leur apporter le pardon, la rédemption et le bonheur, c'est au moment où les hommes vont, par leurs faux calculs, détruire la vie du Juste, vont lui faire subir les pires outrages, que ce Juste, le Christ va transformer ces outrages, va transformer ces souffrances, va transformer toutes ces humiliations et toutes ces tortures en des gestes d'amour, en un surcroît d'amour pour les pécheurs qui sont tous les bourreaux du Christ et les bourreaux de leurs frères et leurs propres bourreaux. C'est cela la substitution du Christ à l'humanité. Il prend sur Lui non seulement notre souffrance et notre malheur mais aussi notre péché. Il prend tout cela sur Lui pour le transformer en amour.

AMEN