LIÉS AU-DELÀ DE LA MORT

Jr 20, 7-18 ; Jn 11, 45-57

Vendredi de la cinquième semaine de carême – A

(6 avril 1990)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

C

e texte de l'évangile de saint Jean demande à être lu et compris avec exactitude car il peut prêter à beaucoup de méprises ou d'incom­préhensions, la plus grande étant celle par laquelle on interpréterait la parole du grand-prêtre comme "ou bien, ou bien." Ou bien c'est Lui qui passe, Jésus, à cause du trouble qu'il cause dans le pays et de la ré­pression possible, ou bien c'est nous. Et il faut bien l'avouer, c'est souvent comme cela que nous le lisons. Nous le lisons comme une interprétation "politique". C'est connu : en politique le problème est celui du bien commun. Et quand il faut sacrifier quelques in­dividus pour le bien de toute la société, on n'hésitait pas trop à le faire. Mais le problème n'est pas exacte­ment là. Le problème est différent.

Vous avez remarqué comment se déroule l'ar­gumentation du Conseil. La première chose c'est l'analyse de la situation par les pharisiens et les grands prêtres réunis. Cette analyse aboutit à la question sui­vante : "Qu'allons-nous faire ? Cet homme fait beau­coup de signes." Ici le mandat divin de Jésus n'est pratiquement pas mis en cause. "Si nous le laissons ainsi, tous croiront en Lui, les Romains viendront, ils supprimeront notre lieu saint et notre nation." Cela veut dire en clair : si tout le peuple juif croit en Jésus, on va être détruit, ce qui est très fort. Cela veut dire en clair : désormais, nous reconnaissons que son sort et le nôtre sont irrémédiablement liés. C'est exactement l'analyse que font les autorités juives. Désormais, de la bouche même des autorités juives, le sort de Jésus et le sort de la nation sont liés. Par conséquent, on ne peut plus traiter le cas Jésus indépendamment de la nation des juifs. C'est précisément cela qui est boule­versant. C'est de voir qu'à ce moment-là, dans l'esprit même des grands-prêtres et des pharisiens, le pro­blème de Jésus est tel que ce n'est pas un problème parmi des affaires courantes, c'est leur propre pro­blème de nation qui est en jeu.

Cela veut donc dire que, désormais, le peuple juif, par la bouche de ses autorités, se reconnaît, dans son existence, tellement lié à la personne de Jésus qu'il est menacé, parce que si tout le monde adhère à Jésus, tout le monde risque d'y passer. Et c'est là qu'intervient le raisonnement du grand-prêtre. "Il vaut mieux qu'un seul homme meure pour tout le peuple !" Apparemment cela veut dire : après tout, mieux vau­drait nous désolidariser de Lui. C'est éventuellement ce que Caïphe avait dans la tête. Mieux vaudrait le faire passer comme quelqu'un avec qui nous n'avons rien à faire. Mais c'est déjà avouer implicitement que l'on a déjà quelque chose à faire avec Lui. saint Jean ajoute en parlant de cette phrase de Caïphe : "Il a prophétisé !" C'est dire que, comme dans les oracles prophétiques, la clarté n'en apparaît pas immédiate­ment. Mourir pour tout le peuple, ne veut pas dire pour laisser le peuple en vie. Cela veut dire que, dé­sormais, jusque dans sa mort, le Christ aura quelque chose à voir avec ce peuple et ce peuple avec Jésus.

C'est en cela que Jean lit la prophétie. Même la mort de Jésus ne sera pas l'ultime rupture entre Jésus et le peuple juif, au contraire, puisqu'Il meurt pour ce peuple. En réalité et cela nous apprend beaucoup de choses du point de vue du salut, quoi qu'il arrive, désormais, le lien ne peut pas être rompu. Désormais le lien entre Jésus et la nation des juifs est tel que, même si on le met à mort pour s'en débarrasser, la situation se retourne. C'est donc la proclamation du salut de Dieu. Et dans la mort de Jésus pour le peuple, c'est déjà l'amour même de Dieu qui se manifeste, qui retourne une situation qui, en soi, lue politiquement aussi bien par Caïphe que par nous d'ailleurs, par un geste qui normalement devrait aboutir à la rupture, et qui manifeste que la rupture ne peut pas être consommée.

C'est ce qui explique toutes les premières dé­cennies de l'histoire de l'Église. La manière dont l'Église est née, c'est que puisque le Seigneur était mort pour le peuple, elle ne pouvait pas se définir contre lui, il n'y avait pas de rupture. Quand Paul an­nonce l'évangile, il s'adresse aux juifs : "Pour vous d'abord, pour vos pères et pour vous que nous som­mes venus." Le lien est tel qu'il ne peut pas être rompu. Quand Paul parle d'une situation de jalousie entre l'Église et le peuple juif, c'est exactement la même chose qu'il veut dire. Parce que "des deux na­tions, le Seigneur n'a fait qu'un seul peuple", on ne peut plus comprendre le peuple juif sans la référence à son Messie et l'on ne peut pas non plus comprendre l'œuvre du Messie sans la référence au peuple juif.

Au moment d'entrer dans ce mystère de la Passion, ceci doit nous éclairer sur nous-mêmes, notre manière d'être peuple de Dieu. Certes, nous ne som­mes plus un peuple selon la chair et la circoncision, mais il nous faudrait être un peuple selon l'Esprit. C'est cela le mystère de l'Église. C'est la manière dont le Christ mourant pour le peuple meurt, aussi pour nous comme si le rejaillissement de grâce que nous recevons était le rebondissement même de cette situa­tion où le Christ ne sera plus jamais séparé d'Israël et plus jamais séparé des nations et de nous-mêmes.

 

 

AMEN