QU'UN SEUL HOMME MEURE !

Jr 20, 7-18 ; Jn 10, 17-39

Vendredi de la cinquième semaine de carême – A

(10 avril 1987)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

e grand-prêtre avait parfaitement compris. Si la foule suivait Jésus, non plus comme un Messie politique, mais comme ce Messie of­fert en sacrifice, alors la nation tout entière allait de­venir nation messianique, donc le peuple juif allait accomplir ce pour quoi il avait été choisi par Dieu, (être le peuple du Messie), et les romains viendraient, supprimeraient le lieu saint et la nation. Il était iné­luctable que les forces du mal se soulèvent contre le salut. Et si la nation juive avait accompli, avec Jésus, cette mission messianique que Dieu lui avait confiée depuis la vocation d'Abraham, alors toute la nation aurait été offerte en sacrifice avec Jésus. C'est cela très exactement que les grands-prêtres ont refusé. "Il n'est pas de votre intérêt qu'il en soit ainsi, il vaut mieux qu'un seul homme meure pour que la nation ne périsse pas !" Ils n'ont pas voulu que le peuple choisi, le peuple élu accomplisse cette mission sacrificielle pour laquelle il avait été choisi, et ils ont préféré que ce soit un seul qui meure pour la nation. Et Jésus dit non seulement pour la nation mais "pour rassembler tous les enfants de Dieu (l'humanité tout entière) qui étaient dispersés". C'était bien cela la vocation d'Abraham Dieu lui avait dit : "En toi seront bénies toutes les nations de la terre !" Jésus va donc s'avan­cer, seul, vers son sacrifice, parce que le peuple que Dieu avait choisi pour cela n'a pas voulu l'accompa­gner, n'a pas voulu marcher avec Lui vers la croix.

C'est donc la solitude de Jésus devant sa Pas­sion, devant le péché du monde, devant sa mort, de­vant le péché qui est la mort des hommes et qu'Il va prendre sur Lui tout entière, cette mort qu'Il va subir en notre nom à tous, pour nous sauver du péché et de la mort spirituelle, c'est cette solitude de Jésus que nous méditons aujourd'hui. Et c'est comme une image prophétique de cette solitude que nous est proposé le texte si beau des confessions de Jérémie que nous lisions tout à l'heure. En effet, en refusant sa mission, le peuple juif, ou plutôt les chefs du peuple, les grands prêtres, n'innovaient pas. Tout au long de l'histoire d'Israël, ces refus s'accumulent et l'histoire des prophètes est, la plupart du temps, l'histoire du refus du peuple d'écouter, à travers les prophètes, la Parole de Dieu qui l'interroge. Et c'est cela l'expérience de Jérémie. Comme le Christ, Jérémie était venu pour apporter la Parole de Dieu à son peuple, et comme le Christ, Jérémie a été rejeté par son peuple. Le peuple a refusé d'entendre la parole qu'il lui adressait de la part de Dieu, et ils l'ont laissé seul.

C'est cette solitude qui arrache à Jérémie des cris si extraordinairement émouvants. Calomnies de beaucoup, terreur de tous côtés. "Dénonçons-le ! Nous serons plus forts que lui !" Et il en arrive à regretter d'être né, tellement la mission qu'il accomplit est douloureuse : celle de s'opposer sans cesse à ceux-là même à qui il vient parler de la part de Dieu, celle d'être rejeté, incompris, persécuté par ceux-là même qu'il veut sauver. Et il en arrive à cette extrémité de maudire le jour de sa naissance, de regretter de n'être pas mort dans le sein de sa mère, ce qui l'aurait fait passer directement du sein de sa mère au tombeau. "Pourquoi suis-je sorti du sein ? Pour voir tourments, peines sans cesse, et finir mes jours dans la honte !" Ce cri de souffrance de Jérémie, c'est le cri de déréliction du Christ sur la croix : "Mon Dieu, pourquoi m'as-Tu abandonné ?" c'est le cri d'agonie du Christ : "Mon âme est triste jusqu'à la mort !" C'est cette expérience de la solitude en face de la haine, en face du péché, en face du mal, de se trouver submergé de toutes parts par le refus, par le manque d'amour par la fermeture du cœur. Cela Jérémie l'a vécu prophétiquement.

Mais en même temps, il a vécu aussi quelque chose, en figure et en image, du secret profond du cœur du Christ. Il a vécu ce feu dévorant dans son cœur, feu qui était celui de la Parole de Dieu. Jérémie était tenté de dire : "Je ne penserai plus à Dieu ! Je ne parlerai plus en son Nom !" C'est trop dur, c'est trop difficile d'apporter cette parole et d'avoir une telle mission. Mais dit-il "c'était en mon cœur comme un feu dévorant, enfermé dans mes os. Je m'épuisai à le contenir, mais je ne l'ai pas pu." C'est ce feu dévorant de l'amour du Père, de l'amour divin qui brûlait dans le cœur du Christ et qui lui fait traverser son agonie, sa déréliction, l'abandon de tous les hommes, ce face à face avec le mal et le péché, rassemblés contre Lui, ameutés contre Lui. C'est ce feu dévorant de l'amour dans son cœur qui est le secret de la Passion du Christ. Non seulement de son courage et de sa fermeté pour subir la Passion, mais aussi, et cela dépasse infi­niment la figure de Jérémie, c'est le secret de l'effica­cité de cette passion, car le Christ n'a pas seulement été rejeté, Il n'a pas seulement souffert, mais par ses souffrances, Il nous a sauvés. En se substituant à la nation qui l'a refusé, en se substituant à tous les en­fants de Dieu qui étaient dispersés par le péché et le malheur, Jésus est devenu principe d'unité, parce que c'est son amour, ce feu dévorant qui était dans son cœur, et que Jérémie pressentait dans son propre cœur, mais que Jésus connaît avec une puissance in­comparable, infinie, parce qu'Il est Lui-même cet amour, c'est cet amour dévorant qui est principe du rassemblement, de l'unité, du salut, du pardon.

Le Christ est seul sur la croix, et chacun de nous dans la mesure où nous sommes les disciples du Christ, nous sommes appelés aussi à être, à un mo­ment ou à un autre, seul en face de la souffrance, seul en face de l'incompréhension, en face du péché des hommes et de notre propre péché. Nous sommes ap­pelés, nous aussi, à cette expérience dure, éprouvante, de la solitude. Il faut que le jour où s'abat sur nous cette obscurité, cette nuit, cette terreur de tous côtés, il faut que nous sachions que nous sommes des figures, et aussi des disciples qui renouvellent pour leur pro­pre part, si humble soit-elle, le mystère du Christ, figures du Christ, disciples du Christ, vivant avec Lui sa Passion, participant à sa Passion, pour le salut du monde.

 

AMEN