LE DON TOTAL DU CHRIST

Jr 20, 7-18 ; Jn 11, 45-57

Vendredi de la cinquième semaine de carême – C

(21 mars 1986)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

I

l vaut mieux qu'un seul homme meure pour le peuple !" Jésus est mort non seulement pour le peuple juif mais pour rassembler les enfants de Dieu dispersés. La dispersion des hommes est le fruit de ce manque d'amour qui est cause de division, car l'unité est l'une des conséquences de l'amour. C'est par l'amour que nous entrons en communion les uns avec les autres, c'est par l'amour que chacun d'entre nous devient semblable à son frère et fait de son frère un autre soi-même, c'est par l'amour puisé en Dieu que nous devenons un, comme le Père et le Fils sont "un", ainsi que le dira Jésus Lui-même, au moment de s'avancer vers sa Passion.

L'unité c'est donc le fruit de l'amour. Et si les hommes sont divisés, s'ils sont dispersés c'est parce qu'ils ne savent pas aimer. L'épisode de la tour de Babel, dans le livre de la Genèse, nous dit cela à la manière d'un conte, d'une parabole. Les hommes qui voulaient fonder leur unité sur leur force ont été dis­persés parce qu'ils n'avaient pas fondé cette unité sur l'amour, c'est-à-dire sur la force de Dieu, sur la pré­sence de Dieu dans leur cœur. Et c'est pourquoi leurs langues sont devenues étrangères les unes aux autres, ils n'ont plus pu se comprendre, ni s'entendre, ni s'unir et ils sont partis chacun suivant son chemin, s'éloi­gnant les uns des autres.

Pour rassembler les enfants de Dieu dispersés, il faut donc un surcroît d'amour pour compenser tout ce déficit d'amour accumulé, de jour en jour, depuis la création du monde, par ces générations et ces généra­tions d'hommes qui ont vécu sans cesse dans l'égoïsme, la haine et dans l'incompréhension. Pour contrer tant de divisions, tant de ferments de divi­sions, quelle somme d'amour ne fallait-il pas ? Et nous n'avons qu'à regarder, non seulement l'histoire du monde, mais notre propre histoire, notre propre vie pour nous rendre compte à quel point nous avons besoin de ce surcroît d'amour pour pouvoir être uns les uns avec les autres. Il y a tant de raisons d'être divisés, tant de raisons de ne pas nous comprendre, tant de raisons d'être indifférents et de passer côte à côte sans nous rencontrer. Il y a tant de raisons, à l'intérieur même de nos proximités les plus grandes, à l'intérieur de nos familles, tant de raisons de ne pas faire attention les uns aux autres, de chercher chacun notre plaisir, notre intérêt. Et ceci au cœur même des relations apparemment les plus intimes. L'homme cette capable de sécréter une quantité immense d'égoïsme et de recherche de soi qui anéantit ses ef­forts, bien dérisoires d'ailleurs, pour aller au-devant de ses frères et s'unir avec eux.

Alors le Christ a décidé de tout donner, c'est-à-dire de donner l'infini de son Etre puisqu'Il est Dieu Lui-même, de donner sa vie de Dieu, de donner cet amour qui brûle dans son cœur, de le donner jusqu'au dernier souffle, de le donner tout entier, parce que seul l'amour de Dieu, offert en sacrifice, distribué largement, généreusement, dilapidé en quelque sorte, seul cet amour de Dieu, bradé pour que les hommes en soient inondés, pouvait nous rassembler dans l'unité.

L'amour ce n'est pas une petite chose. Jérémie nous en parlait tout à l'heure avec des accents d'une profondeur extrême et terrible. L'amour de Dieu c'est un feu dévorant. Jérémie a expérimenté que cet amour de Dieu était pour lui cause de souffrance, cause de moqueries, d'incompréhension, de persécution. Et il a été tenté de dire à Dieu : Laisse-moi tranquille ! Ne viens plus en moi ! Car cet amour est trop fort et trop lourd à porter Il est trop dur à supporter. "Je m'épuisai à essayer de le contenir, mais je n'y suis pas par­venu!" L'amour de Dieu est plus fort que toutes nos pauvres petites ruses pour essayer de vivre tranquille, pour essayer de vivre confortablement chacun pour soi. L'amour de Dieu est un feu dévorant et si nous nous laissons prendre par cet amour de Dieu, nous serons dévorés. Et c'est alors que pourra commencer à naître entre nous, entre nos frères, cette unité, cette communion qui est le rêve de Dieu, parce que c'est son propre bonheur qu'Il veut nous faire partager.

Alors, ne soyons pas repliés sur nous-mêmes. N'essayons pas de nous mettre en dehors de ce circuit de l'amour. Laissons-nous prendre par ce feu, ce feu qui, évidemment, sera dur à supporter car il deman­dera bien des sacrifices, bien des oublis de soi, bien des épreuves. Tout cela fait partie de l'histoire de l'amour si nous acceptons d'y entrer. Il n'y a que cela qui puisse nous sauver et sauver nos frères : nous laisser dévorer intérieurement par le feu de l'amour de Dieu comme il a dévoré le Christ Lui-même sur la croix. Et c'est à partir de cette croix qu'est née la vie.

 

AMEN